En
dansant la javanaise
Quitter
Munduk ne s'avère pas une sinécure, en l'absence de transports en
commun. Nous tentons, en vain, de dégoter les fameux « bémo »,
une espèce de bus locaux en voie de disparition, censée sillonnée
les routes de Bali. De tout notre séjour, ils seront restés
invisibles à nos yeux de néophytes indonésiens. Nous aurons, comme
toujours, recours à notre chauffeur privatif négocié de main de
maître, comme toujours, par Amélie. Nous voici déposés à
l'embarcadère des ferrys dans une ambiance portuaire malfamée, où
l'on nous avertit d'emblée de bien veiller à nos affaires. Un bon
entendeur salue ! Nous pénétrons à pied à l'intérieur d'un
grand ferry rouillé par les années de navigation. Heureusement, la
traversée ne dure qu'une heure.
Le ballet des ferrys
A
peine le pied posé en terre javanaise, nous devenons la cible
privilégiée de rabatteurs fermement décidés à jeter leur filet
sur une si belle proie. Cinq touristes d'un coup, ce n'est pas une
mince affaire ! Un jeune, parlant quelques mots de français,
vient nous alpaguer sous un air de fausse innocence. Devinant sans
peine notre projet d’ascension du volcan Ijen pour le lever du
soleil, il nous propose le pack complet : bémo + hôtel +
chauffeur. Sans d'autre alternative, nous acceptons le deal malgré
le désagréable sentiment d'avoir été épiés dès notre montée
dans le ferry, comme s'il s'agissait d'une invitation à une danse dont nous n'aurions
pas choisi le partenaire.
L'hôtel
est dans un état si piteux que nous décidons de nous rendre dans un
autre, tout aussi délabré. Loin de nous laisser démoralisés, nous
nous mettons en quête d'un restaurant, chose peu aisée en pleine
période de ramadan. Le quartier revêt des allures un peu
sordides. Nous inspectons les warungs de la rue, les uns après les
autres, pour finir dans un restaurant aux couleurs criardes, servant
des pâtes recouvertes d'une mixture non identifiée, mise à part
une mouche qui y a tristement fini sa vie. La faim nous taraudant
toujours, nous prenons même le risque de commander une deuxième
tournée, que Manu s'empresse d'adresser à la charmante serveuse.
En attendant le dessert
Le
ventre lourd, nous nous arrêtons tout de même dans une échoppe à
crêpes, dont l'épaisseur nous impressionne. Deux avec chocolat, une
sans. Le cuistot se lance dans la préparation, mais manque se faire
étrangler par Amélie lorsqu'il commence à saupoudrer de chocolat
la troisième crêpe, qui était, en réalité, destinée à un autre
client. Les nerfs à vif, il nous semble préférable d'aller
sagement nous coucher pour profiter d'un demi-sommeil
semi-réparateur.
Quand
souffle le souffre
A
trois heures du matin, le réveil sonne. Sous la nuit sans étoile,
d'une obscurité d'encre, nous prenons la route, conduit par un
chauffeur qui n'est, à vrai dire, pas mieux réveillé que nous.
Déposés au parking, nous débutons la randonnée refroidis par une
brume matinale. Un homme, tout droit sorti du néant, nous réclame
des droits d'entrée. Nous lui demandons un ticket officiel. Il sera
bien en peine de nous en fournir un.
Quand la brume s'envole, les fumées restent
Le
sentier que nous empruntons est large, la montée régulière. Deux
ramasseurs de souffre (Igen est connu pour le souffre qu'il dégage
en quantité) nous emboîtent prestement le pas, espérant troquer
leur charge contre une visite guidée du volcan. Une fois au sommet,
l'horizon nous apparaît masqué par un épais brouillard. Puis,
progressivement, il s'éclaircit, découvrant un lac d'un bleu
émeraude bordé, sur son flanc ouest, d'une roche de couleur jaune
canari d'où s'échappent des volutes de souffre asphyxiantes.
Le volcan absorbe les mineurs sous d'épaisses volutes de fumée
Les
travailleurs du souffre s’enfoncent au cœur du cratère enveloppés
par ces fumées nocives afin d'extraire le minerai à coup de barre à
mine. L'odeur y est intenable.
A la barre à mine
Il semble que le volcan avale les
hommes sous un épais voile de poussière, pour les recracher ensuite
alourdis de paniers regorgeant de cristaux jaunes, à l'allure de
polystyrène. La charge peut aller de 70 à 100 kg. Nous tenterons,
chacun à notre tour, de soulever leur panier, sans succès.
Une charge astronomique...
...que peine à soulever Aymeric !
Les
ouvriers redescendent dans la vallée à pied portant ces charges
monumentales à même la nuque. Chaque kilogramme rapporté vaut 800
roupies, soit 60 centimes d'euros.
Une pesée qui ne vaut pas de l'or
Le souffre constitue un produit de
base de l'industrie chimique (détergent, alimentation, pâte à
papier, allumette, poudre à canon, insecticide, laxatif...).
Des tuyaux refroidissent le souffre
Les
mineurs d'Ijen pourraient être ceux de Germinal au regard de leur
condition de travail effroyable. L'espérance de vie de mineurs
n'excède rarement 40 ans.
Nous
redescendons au milieu des allers et venues de ces travailleurs de
l'extrême, qui forcent notre plus grand respect.
Une file indonésienne ininterrompue
Nous retrouvons
notre chauffeur personnel profondément assoupi. Il nous dépose à
la gare de train, après avoir fait quelques réserves de
victuailles. Ju et Manu craqueront pour un fondant au chocolat qu'ils
engloutiront non sans une certaine extase. Notre train, un des plus
confortables que nous ayons fait jusqu'à présent, traverse les
rizières pour nous emmener vers la seconde merveille naturelle de
Java, le volcan Bromo.
Ils viennent de revenir de l'enfer.
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