dimanche 23 juin 2013

Le Phnom Penh où j'ai vécu

La ville méconnaissable...

Premiers immeubles 

Le cœur battant, Sabine a hâte de retrouver le Phnom Penh où elle séjourna durant six mois, en 2003. Ses souvenirs flous viennent rapidement s'échouer contre l'image abrupte du présent, méconnaissable. La ville s'est métamorphosée sous l'effet d'une urbanisation galopante. Ce n'est certes pas une réplique de Bangkok, mais les premiers immeubles se dressent timidement, tels les nouveaux phares d'une modernité triomphante. Sur les boulevards où les files de voitures s'entrechoquent, l'ère du vélo a laissé sa place aux moto-dop pétaradants, qui cèdent, à leur tour, du terrain aux tuk tuk tonitruants. A quand les taxis new-yorkais et le sky-line singapourien ? 

 



Resto tendance...



                                                               






 




 ... versus ONG
 (clin d’œil à Sylvain)



                                                    



Les boutiques de luxe, les restaurants tendances et les cliniques privées font désormais concurrence au paradis des ONG qui avait fleuri durant les années quatre-vingt dix. Le long du Quai Sisowath, le footing matinal et les séances collectives de stretching nocturnes ont remplacé les hordes de mendiants qui engloutissaient les passants qui osaient malencontreusement s'y aventurer.

L'alliance française, havre de culture

Sabine pensait, à tord, pouvoir se passer de guide. Ses repères, mis à part l'alliance française et le palais royal, se sont noyés dans un labyrinthe de rues qu'elle ne reconnaît à peine. Même les kramas, ces foulards à carreaux emblématiques, ont disparu pour n'être utilisé qu'en guise de serviettes de bain. Nous décidons alors de nous procurer l'indispensable guide du routard pour être en mesure d'arpenter les artères de la capitale mutante.

 Pyjama de sortie, à l'heure du streching

conservant quelques permanences,

Les fils électriques en folie

Heureusement, quelques vestiges subsistent, anachronismes d'un autre temps. A l'image du méli-mélo des fils électriques qui quadrillent le ciel, le chaos de la circulation se déverse, anarchique, dans les rues que, piétons, il est si périlleux de traverser. 

 Le FCC, éternel bar des expats

Sous les hèlements continus des chauffeurs de Tuk Tuk, nous sommes fermement décidés à utiliser nos pieds comme moyen de locomotion, et ce, malgré des trottoirs immergés sous des torrents d'eau, déversés sans avarice par la saison des pluies.

Sous la pluie

L'espace public est incroyablement vivant et Aymeric observe, amusé, les femmes sortir en pyjamas imprimés de dessins enfantins. La visite des éternels marchés de la capitale fait notre bonheur. Les étales de nourritures se succèdent où poissons, fruits, viandes fraîches se mélangent dans une explosion de couleurs et de saveurs.

Marchés aux mille couleurs

reste enracinée dans une histoire tragique.

L'actualité est à l'heure des élections législatives, prévues pour le 28 juillet. Les pancartes électorales, ne supportant guère les challengers, affichent un soutien quasi-exclusif au « Cambodian People's Party ». Hun Sen tient toujours fermement les rênes du pouvoir, depuis plus de quinze ans à la tête du Gouvernement. Artisan de la réconciliation nationale et ex-khmer rouge repenti, il voit ses anciens camarades placés sous l'égide du tribunal pénal international.

Pancarte électorale au singulier

Après plus de dix ans de débats, les laborieux procès des responsables du génocide se déroulent enfin. Pol Pot, mort en 1998 et Ieng Sary, décédé en mars 2013, ont échappé à leur jugement, après avoir causé la mort de près du tiers de leur concitoyens, du 17 avril 1975 au 7 janvier 1979. Seul Douch, pour l'instant, après un procès en appel, est condamné à perpétuité. 
 
Un lycée devenu prison

Nous visitons, bouleversés, la prison S21. Le lycée de Tuol Sleng fut transformé en macabre lieu de détention, de torture et d’exécution. Suivant l'adage de son Directeur selon lequel « Il vaut mieux tuer cent innocents que de garder en vie un ennemi », des dizaine de milliers de prisonniers y furent systématiquement numérotés, photographiés, puis interrogés avant d'être envoyés à la mort. Les photos des prisonniers, en noir et blanc, s’enchaînent ; dernières images de ces innocents disparus dans des ténèbres d'où personne, jamais, ne revient. Des murs délabrés du bâtiment, résonnent encore les cris d'agonie des torturés qui nous glacent le sang.

Le visage émouvant de milliers de victimes

Le centre Bophana, fondé par Rithy Panh, nous éclaire sur l'histoire tragique du Cambodge. Nous regarderons toute la filmographie de cet excellent réalisateur. 


 Affiche du film S21

Pour n'en citer que quelques uns,
  • « Douch, le maître des forges de l'enfer » livre un entretien avec le célèbre bourreau, bouleversant d'une inhumanité pourtant si humaine. On y voit cet homme, appliqué et sérieux, annoter des listes administratives de noms impeccablement tenues par une mention sans appel : « à détruire ».

  • « S21, la machine de mort Khmère rouge » donne la parole aux gardiens de la prison, accompagnés par un peintre ex-détenu, sur les chemins de leur ancien lieu et instruments de torture. 
  •  "Un soir après la guerre » décrit la société cambodgienne d'après guerre où la liberté se vend à prix cher.
Nous achevons notre cycle de documentaires par le dernier interview de Pol Pot réalisé quelques jours avant sa mort. Nous y découvrons un grand-père au visage d'une douceur déconcertante. Son discours n'est pas celui d'un repenti. Il s'est en allé en cendres, trop tôt, faignant ignorer les hurlements des millions de massacrés qui comblent les rizières sablonneuses du Cambodge.

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