dimanche 23 juin 2013

La lumineuse destinée du Docteur Samol

Un accueil digne du retour de l'enfant prodigue

Phnom Penh, c'est aussi et surtout les retrouvailles avec la mère cambodgienne de Sabine, l'adorable Samol. Après dix ans de silence, il a suffit d'un simple coup de téléphone pour renouer un fil qui ne s'était jamais rompu. Nous voici accueillis, dans un grand appartement en centre-ville, aussi chaleureusement que si nous nous étions quittés la veille. Incroyable générosité d'un accueil inconditionnel qui se fait si rare dans notre vieux continent !

Home sweet home
Au milieu de notre parcours, nous avons enfin retrouvé un toit et une famille, pour notre plus grand bonheur. Aymeric peut soigner proprement ses blessures de voyage et reprendre quelques kilos. Les plats nous sont servis à profusion dans une avalanche d'assiettes aux goûts des plus exquis. Nous découvrons une myriade de fruits (mangoustans, ramboutans, litchis, mangues, longanes…) et apprenons la recette des nems et de l'incomparable fondue cambodgienne, assortiment de lait de coco, piments séchés et cacahuètes. Un vrai régal ! 
 


Sabine apprend à faire les nems...



















... suivie de près par Aymeric.














Nous vivons ainsi au rythme des repas version locale, avec la soupe de bon matin et les pique-niques du week-end où nous goûtons les spécialités du coin : grenouilles farcis, beignets de crevettes, pattes de poulet avec griffes, crabes de rizières... Autant avoir l'estomac bien accroché ! 
 
Petit déj au marché

Nous pourrons accompagner Samol à Kompong Cham où elle donne une conférence et nous bénéficierons même d'un chauffeur particulier avec voiture climatisée pour visiter les environs. Nous partirons aussi à la découverte de l'ancienne capitale, Oudong, encerclé de rizières, de maisons sur pilotis et de temples où, dit-on, "l'esprit des âmes souffle sur le cycle des saisons". Un immense merci à Samol pour cet inoubliable séjour !

 Temples inaltérables

Les mille et une vies du Dr Samol

Samol, une destinée hors du commun

Le destin de Samol épouse étroitement celui, tumultueux, du Cambodge. Née en 1951, peu avant l'indépendance du Cambodge, elle est la cinquième d'une famille de sept enfants. Brillante, elle est inscrite d'office par ses parents à la faculté de médecine. Elle débute alors ses quatre premières années d'études, avant de les arrêter nette lors de la prise de pouvoir des Khmers rouges en 1975.
Jeunes soldats de l'armée des khmers rouges

Sommée de prendre la route au plus vite, elle quitte Phnom Penh à la hâte, munie d'un simple balluchon, avec les 2,5 millions d'habitants exilés de la capitale en moins de 48 heures. Elle se dirige vers le Nord-Ouest du Cambodge, dans la région de Battambang. Pour éviter le sort réservé au « nouveau peuple », celui des urbains et des intellectuels, elle abuse des mots d'argot pour effacer toutes traces de son passé d'étudiante. 
 
L'exode urbain massif et précipitée de Phom Penh

Célibataire, elle se ré-invente une vie de veuve épleurée afin d'échapper aux mariages forcés célébrés en masse par les nouveaux maîtres du pays, les époux étant choisis par le plus grand des hasards. Elle intégrera ainsi le groupe spécial des veuves. Cloisonnée dans les campagnes, obéissant à des horaires draconiens, elle survivra au dénuement le plus complet, fait de soupe clairsemée de riz ; ce riz qu'elle cultive d'arrache-pied du matin au soir et dont les milliers de tonnes récoltées sont destinées à rembourser les dettes de guerre.

Le travail harassant des champs

Sa mère, diabétique, privée du moindre médicament, décédera dès les premières heures du régime. Peu de temps avant l'arrestation des bonzes et la transformation des pagodes en grenier à riz, Samol réussit à inhumer le corps de sa mère. Durant ces quatre années de régime de terreur, elle gardera, précieusement enveloppées dans son sac à dos, les cendres de sa mère. Un garde khmer rouge, ayant fouillé son sac et découvert les cendres, ne les jettera pas, comme s'il n'avait pas osé lui-même anéantir les dernières lueurs d'humanité.

 Du génocide au devoir de mémoire

Survivante à l'enfer, ayant perdu le quart de sa famille, elle rentrera à Phnom Penh à pied, plusieurs mois après la libération de la capitale, sa région étant un des derniers fiefs des khmers rouges. Après une quinzaine de jours de marche, dormant à même les routes, à bout de forces, elle pénètre dans une ville fantôme. Les titres de propriété ayant été détruits, elle squatte dans un hangar avant de pouvoir s'installer dans une maison déserte, aux cloisons détruites, sans électricité ni eau courante. De cette année zéro, tout est à reconstruire.
De retour à Phnom Penh, ville fantôme

Elle parvient à travailler à l'université de médecine et à y reprendre ses études. Démunie de tout, elle se souvient s'être rendue dans le bureau du Directeur avec, comme unique réclamation, de pouvoir accéder à la nourriture des malades. Obtenant une bourse, elle est envoyée en Hongrie durant quatre ans, alors que la guerre froide bat son plein. C'est aujourd'hui une des rares cambodgienne à parler couramment le hongrois. Elle reviendra exercer dans son pays, où foisonnent les conseillers d'origine vietnamienne et cubaine. Quelques rares médecins français « de gauche » sont autorisés à venir aider dans les hôpitaux, mais à condition d'être affublés de « gardes du corps » vietnamiens, surveillant leurs moindres faits et gestes.

Puis en 1993, les accords de paix signent le retrait des troupes vietnamiennes, sans pour autant mettre fin à la guerre civile. Samol décrit cette période de « libéralisation » comme une période difficile, où les inégalités se sont accrues de manière terrifiante. Après la chute du mur de Berlin, elle embarque pour Marseille suivre une année de spécialisation en pédiatrie, ayant le statut modeste de « faisant fonction d'interne ».

Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des médecins ayant été décimés par le régime khmers rouges, ils ne seront qu'une poignée à pouvoir re-construire le système de santé du pays, entièrement disloqué. Elle prendra la direction de la clinique Kantha Bonpha, remise sur pied à l'aide d'un pédiatre suisse violoncelliste, le Dr Beat Richner, recueillant les dons nécessaires lors de ses nombreux concerts. Délivrant une médecine gratuite et de qualité, l'hôpital est devenu une référence pour soigner tous les enfants du pays.
Un concert pour Kantha Bopha

Le travail chevillé au corps, elle est devenue, à 62 ans, sous-secrétaire d’État au ministère de la Santé. Pour une indemnité de deux cents euros par mois, elle se bat pour conserver une médecine de qualité, construit les politiques de santé publiques et développe la prévention maternelle et infantile, en sillonnant les campagnes. Infatigable, elle dirige les jurys des étudiants en médecine, rédige les sujets d'examens, donne conférences et cours magistraux.

Le palud avait failli la faire sombrer dans un coma sans lendemain, puis l’hépatite C avait tout fait pour l'emporter. Mais, dotée d'une ligne de chance qui creuse un profond sillon sur sa main droite, elle a survécu à chaque fois, protégée par sa bonne étoile. Elle a désormais réussi à rassembler sa famille, pourvoie en emplois ses sœurs et neveux et offre l'hospitalité à tous ceux qui en ont besoin. Sa générosité et son sourire, toujours égales, ont nourri l'amitié de personnes du monde entier.

Humbles face à cette destinée hors du commun, nous écoutons, ébahis, le récit de sa vie d'une épaisseur sans pareille. Nous avons choisi une étoile, celle du Dr Samol, pour ne plus la quitter des yeux, qu'elle nous fasse avancer loin et brille encore pour longtemps.

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