Un
accueil digne du retour de l'enfant prodigue
Phnom
Penh, c'est aussi et surtout les retrouvailles avec la mère
cambodgienne de Sabine, l'adorable Samol. Après dix ans de silence,
il a suffit d'un simple coup de téléphone pour renouer un fil qui
ne s'était jamais rompu. Nous voici accueillis, dans un grand
appartement en centre-ville, aussi chaleureusement que si nous nous
étions quittés la veille. Incroyable générosité d'un accueil
inconditionnel qui se fait si rare dans notre vieux continent !
Home sweet home
Au
milieu de notre parcours, nous avons enfin retrouvé un toit et une
famille, pour notre plus grand bonheur. Aymeric peut soigner
proprement ses blessures de voyage et reprendre quelques kilos. Les
plats nous sont servis à profusion dans une avalanche d'assiettes
aux goûts des plus exquis. Nous découvrons une myriade de fruits
(mangoustans, ramboutans, litchis, mangues, longanes…) et apprenons
la recette des nems et de l'incomparable fondue cambodgienne,
assortiment de lait de coco, piments séchés et cacahuètes. Un vrai
régal !
Sabine apprend à faire les nems...
... suivie de près par Aymeric.
Nous vivons ainsi au rythme des repas version locale, avec la soupe de bon matin et les pique-niques du week-end où nous goûtons les spécialités du coin : grenouilles farcis, beignets de crevettes, pattes de poulet avec griffes, crabes de rizières... Autant avoir l'estomac bien accroché !
Petit déj au marché
Nous
pourrons accompagner Samol à Kompong Cham où elle donne une
conférence et nous bénéficierons même d'un chauffeur particulier
avec voiture climatisée pour visiter les environs. Nous partirons
aussi à la découverte de l'ancienne capitale, Oudong, encerclé de
rizières, de maisons sur pilotis et de temples où, dit-on, "l'esprit
des âmes souffle sur le cycle des saisons". Un immense merci à Samol
pour cet inoubliable séjour !
Temples inaltérables
Les
mille et une vies du Dr Samol
Samol, une destinée hors du commun
Le
destin de Samol épouse étroitement celui, tumultueux, du Cambodge.
Née en 1951, peu avant l'indépendance du Cambodge, elle est la
cinquième d'une famille de sept enfants. Brillante, elle est
inscrite d'office par ses parents à la faculté de médecine. Elle
débute alors ses quatre premières années d'études, avant de les
arrêter nette lors de la prise de pouvoir des Khmers rouges en 1975.
Sommée
de prendre la route au plus vite, elle quitte Phnom Penh à la hâte,
munie d'un simple balluchon, avec les 2,5 millions d'habitants exilés
de la capitale en moins de 48 heures. Elle se dirige vers le
Nord-Ouest du Cambodge, dans la région de Battambang. Pour éviter
le sort réservé au « nouveau peuple », celui des
urbains et des intellectuels, elle abuse des mots d'argot pour
effacer toutes traces de son passé d'étudiante.
Célibataire,
elle se ré-invente une vie de veuve épleurée afin d'échapper aux
mariages forcés célébrés en masse par les nouveaux maîtres du
pays, les époux étant choisis par le plus grand des hasards. Elle intégrera ainsi le
groupe spécial des veuves. Cloisonnée dans les campagnes, obéissant
à des horaires draconiens, elle survivra au dénuement le plus
complet, fait de soupe clairsemée de riz ; ce riz qu'elle cultive
d'arrache-pied du matin au soir et dont les milliers de tonnes
récoltées sont destinées à rembourser les dettes de
guerre.
Sa
mère, diabétique, privée du moindre médicament, décédera dès
les premières heures du régime. Peu de temps avant l'arrestation
des bonzes et la transformation des pagodes en grenier à riz, Samol
réussit à inhumer le corps de sa mère. Durant ces quatre années
de régime de terreur, elle gardera, précieusement enveloppées dans
son sac à dos, les cendres de sa mère. Un garde khmer rouge, ayant
fouillé son sac et découvert les cendres, ne les jettera pas, comme
s'il n'avait pas osé lui-même anéantir les dernières lueurs
d'humanité.
Du génocide au devoir de mémoire
Survivante
à l'enfer, ayant perdu le quart de sa famille, elle rentrera à
Phnom Penh à pied, plusieurs mois après la libération de la
capitale, sa région étant un des derniers fiefs des khmers rouges.
Après une quinzaine de jours de marche, dormant à même les routes,
à bout de forces, elle pénètre dans une ville fantôme. Les titres
de propriété ayant été détruits, elle squatte dans un hangar
avant de pouvoir s'installer dans une maison déserte, aux cloisons
détruites, sans électricité ni eau courante. De cette année
zéro, tout est à reconstruire.
Elle
parvient à travailler à l'université de médecine et à y
reprendre ses études. Démunie de tout, elle se souvient s'être
rendue dans le bureau du Directeur avec, comme unique réclamation,
de pouvoir accéder à la nourriture des malades. Obtenant une
bourse, elle est envoyée en Hongrie durant quatre ans, alors que la
guerre froide bat son plein. C'est aujourd'hui une des rares
cambodgienne à parler couramment le hongrois. Elle reviendra exercer
dans son pays, où foisonnent les conseillers d'origine vietnamienne
et cubaine. Quelques rares médecins français « de gauche »
sont autorisés à venir aider dans les hôpitaux, mais à condition
d'être affublés de « gardes du corps » vietnamiens,
surveillant leurs moindres faits et gestes.
Puis
en 1993, les accords de paix signent le retrait des troupes
vietnamiennes, sans pour autant mettre fin à la guerre civile. Samol
décrit cette période de « libéralisation » comme une
période difficile, où les inégalités se sont accrues de manière
terrifiante. Après la chute du mur de Berlin, elle embarque pour
Marseille suivre une année de spécialisation en pédiatrie, ayant
le statut modeste de « faisant fonction d'interne ».
Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des médecins ayant été décimés par le régime khmers rouges, ils
ne seront qu'une poignée à pouvoir re-construire le système de
santé du pays, entièrement disloqué. Elle prendra la direction de
la clinique Kantha Bonpha, remise sur pied à l'aide d'un pédiatre
suisse violoncelliste, le Dr Beat Richner, recueillant les dons
nécessaires lors de ses nombreux concerts. Délivrant une médecine
gratuite et de qualité, l'hôpital est devenu une référence pour
soigner tous les enfants du pays.
Le
travail chevillé au corps, elle est devenue, à 62 ans,
sous-secrétaire d’État au ministère de la Santé. Pour une
indemnité de deux cents euros par mois, elle se bat pour conserver
une médecine de qualité, construit les politiques de santé
publiques et développe la prévention maternelle et infantile, en
sillonnant les campagnes. Infatigable, elle dirige les jurys des
étudiants en médecine, rédige les sujets d'examens, donne
conférences et cours magistraux.
Le
palud avait failli la faire sombrer dans un coma sans lendemain, puis
l’hépatite C avait tout fait pour l'emporter. Mais, dotée d'une
ligne de chance qui creuse un profond sillon sur sa main droite, elle
a survécu à chaque fois, protégée par sa bonne étoile. Elle a
désormais réussi à rassembler sa famille, pourvoie en emplois ses
sœurs et neveux et offre l'hospitalité à tous ceux qui en ont
besoin. Sa générosité et son sourire, toujours égales, ont nourri l'amitié de personnes du monde entier.
Humbles
face à cette destinée hors du commun, nous écoutons, ébahis, le
récit de sa vie d'une épaisseur sans pareille. Nous avons choisi
une étoile, celle du Dr Samol, pour ne plus la quitter des yeux,
qu'elle nous fasse avancer loin et brille encore pour longtemps.





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