La
grande virée
Un paradis perdu
Tel
Adam et Ève privés de leur paradis terrestre, nous quittons à
regret Sayaboury, à demi-conscients de l'interminable trajet qui
nous attend. Nous enchaînons les bus, d'une traite, de Luang Prabang
à Tha khaek, le centre du Laos. Sans une halte pour la magnifique
Vang Vieng, le paradis du « tubing sous extasie», ni même une
courte visite de Ventiane à la réputation moribonde. La seule image
que nous conserverons de la capitale est sa traversée du Nord au Sud
à quatre heures du matin à bord d'un tuk tuk collectif noyé sous
une pluie diluvienne nourrie par un orage assourdissant.
Ambiance passage du Styx sans la poésie de Cocteau !
On the road again !
Éreintés,
nous parvenons enfin à la bien-nommée Tha Khaek -«point
d'amarrage des hôtes»- trop heureux que nous sommes de
pouvoir déposer l'encre pour la nuit. Deux jeunes avocats parisiens,
Juliette et Vincent, nous racontent leur récit de la « GRANDE
BOUCLE ». Ici, tout le monde ne parle que de « ça »,
un périple de cinq cent kilomètres à moto. Ils l'ont fait ! A
nous de relever le défi !
Vue du ciel
Juchés
à deux sur une petite moto coréenne de 110 m3, munis d'un dessin
sommaire en guise de plan, placés sous l'égide d'un simili contrat
de location sans assurance, nous partons, confiants et ambitieux, sur
les sentiers de la liberté !
Que
la route est belle, émaillée de rizières inondées et piquetée de
pitons verdoyants !Nous roulons aveuglés par de blanches nuées
de papillons parcourant des villages d'antan, terre d'élection d'une
vie simple et paisible.
Une vie simple pour un bonheur simple
Une lutte sans fin pour atteindre les cieux
Un
barrage titanesque
Paysage d'apocalypse
Soudain,
le paysage change d'allure. La nature jusqu'à présent luxuriante
laisse place à un paysage désolé, ponctué de tristes étendues
d'eau d'où sortent exsangue des armées de troncs d'arbres morts. Ce
visage inquiétant est dû à l’inondation récente provoquée par
le plus grand projet hydraulique d'Asie du Sud-est, répondant
du doux nom « terminator-esque » de Nam Theun II.
Barque esseulée
Ce
barrage titanesque, d'un coût exorbitant d'1,4 milliard de dollars, est destiné principalement à approvisionner la
Thaïlande alors qu'un tiers du territoire laotien n'a pas encore
d'électricité. Derrière la maîtrise d'ouvrage exécutée avec
rigueur et méthode, se trouve notre fleuron national, EDF, qui
détient 40% des parts. Ouvrant les vannes d'un marché juteux, cette
construction, à très haute valeur technologique, ne s'est pas
réalisée sans un fort impact écologique : déplacement de
population vers des villages entièrement reconstruits et exode
de la faune sauvage, dont des éléphants qui, parait-il, se sont
fait nageurs pour fuir l’inondation de leur refuge.
Déboisement à l’œuvre
Nous
visitons le luxueux « Visitor center », sorte de mémorial
qui lui est entièrement dédié. Seuls, dans ce grand bâtiment
flambant neuf, nous bénéficions d'une visite exclusive accompagnée
d'un excellent guide anglophone. Nous apprenons alors que le chantier
fut périlleux, puisque des milliers de mines et de bombes ont été
déterrées, éternel stigmate de la guerre du Vietnam. Durant neuf
ans, les avions américains pilonnèrent sans relâche le territoire
laotien, intimement lié au sort du Vietnam, par l'invisible piste Ho
Chi Minh, en déversant plus de deux millions de bombes, laissant
derrière eux une affreuse cicatrice béante.
Les belles maquettes de nos ingénieurs français
Aymeric
tentera tout de même le bain dans ce lac artificiel au décor
d’apocalypse, apportant une image quelque peu iconoclaste dans ce
paysage fantomatique.
Alors, elle est bonne ?
La nuit tombée, nous déambulons dans le
nouveau village propret. Les habitants s'amassent autour du seul
camion faisant office de marché ambulant.
La camionnette super-marché
Des petits gamins nous
lancent des « I love you », l'image est d’Épinal...
jusqu'à ce qu'ils nous lancent des pierres.
Étrange accueil dans ce
lieu d'outre-tombe !
Les sourires avant les pierres
Après
une nuit accueillis dans une auberge au patron francophone et
chaleureux, nous repartons, plein d’allant, pour affronter la
partie la plus difficile du périple. Une route caillouteuse nous
attend, parsemée d'un tapis de traîtres pierres tranchantes.
Stoïque, Aymeric tient le cap vaillamment, affrontant les mares boueuses, les descentes abruptes et les creux inattendus. Après trois heures de piste cabossée, nous devinons au loin la route de bitume, douce comme un ruban de soie. Nous sommes quasiment au bout de nos peines, prêts à crier victoire, quand soudain, un bruit sec retentit, tel un coup de feu.
Traversée du Mékong
Stoïque, Aymeric tient le cap vaillamment, affrontant les mares boueuses, les descentes abruptes et les creux inattendus. Après trois heures de piste cabossée, nous devinons au loin la route de bitume, douce comme un ruban de soie. Nous sommes quasiment au bout de nos peines, prêts à crier victoire, quand soudain, un bruit sec retentit, tel un coup de feu.
Commerce lucratif de roues
Il
nous faut plusieurs secondes avant de réaliser que la roue avant
venait d'exploser littéralement ! La moto devient incontrôlable
et nous échappe des mains. En face, un laotien, spectateur de la
scène, s'arrête immédiatement pour nous prêter main forte. Il
conduira notre véhicule défaillant à une roue valide jusqu'à un garage de
fortune. La famille du garagiste nous accueille sous sa hutte,
observant intriguée ces deux « farangs » encore un peu
abasourdis par l'accident.
Une
nouvelle roue plus tard, nous repartons, prudents comme jamais. La
route est malheureusement encore bien longue et notre vitesse de
pointe bien ralentie. Au moins, Sabine a amplement le temps d'admirer
le paysage et même, de compter les brins d'herbes qui bordent la
route. Nous parvenons à la guesthouse la nuit tombée, ayant encore
plus de la la moitié du chemin à accomplir.
Dépassement périlleux de vaches
Jamais
deux sans trois !
Nous
repartons, le lendemain, avec le projet de nous rendre à la Konglor
Cave, le clou de la visite, aménagée d'ailleurs par la Région
Rhône Alpes, qui se résume à un lac limpide s'enfonçant sous sept
kilomètres de souterrain ténébreux. C'était sans compter les
problèmes mécaniques ! Des cliquetis nous alertent. Les rayons
de la roue arrière sont tout bonnement en train de sauter les uns
après les autres. Il nous est impossible de continuer ! Nouveau
garagiste, nouvelle réparation...plutôt défaillante !
Et un garagiste de plus !
Quatre
nouveaux rayons plus tard, nous repartons, méfiants, à un rythme
affolant de 5 km/h, ne dépassant guère que quelques vaches à
l'arrêt. Malgré cette vitesse, le véhicule reste instable.
Étrange ! De nos yeux experts, nous auscultons l'engin avant de
nous apercevoir que le pneu arrière est tranquillement en train de
se dégonfler. Nouvelle crevaison, nouveau garagiste !
Notre ration quotidienne
Une
nouvelle chambre à air plus tard, nous reprenons la route, les nerfs
à vif et le moral en berne. Après un rapide bouillon insipide
avalé en compagnie d'une grand-mère hors d'âge, nous observons
immobiles la pluie s’abattre sur notre fragile toit de chaume. Dès
la première accalmie, nous enfourchons notre bolide pour avaler
encore quelques maigres kilomètres avant la nuit.
Une grand-mère hors d'âge en commensal
Mais,
la troisième crevaison n'est pas loin... En plein virage, la nuit
tombante, à mille lieux de toute habitation, la roue a bien choisi
son moment pour nous abandonner. Oh rage, oh désespoir !
Sabine en profite, sans aucune âme qui vive à l'horizon, pour
hurler sa haine féroce contre les garagistes de tous les pays.
Les
éclairs menaçant s'approchent dangereusement, mais, soudain, entre
deux coups de tonnerre terrifiants, nous distinguons nettement le
bruit d'un moteur. Une camionnette apparaît au détour du virage.
Nous prenons aussitôt l'assaut du véhicule. Ni une ni deux, le
chauffeur se retrouve avec deux passagers improvisés et une moto à
bout de souffle en prime. Par bonheur, nous apprenons qu'il se rend à
Tha Khaek. Nos yeux se font suppliants. Il accepte de nous emmener.
Sauvés ! Nous serons partis à deux roues, pour en revenir à quatre, mais sains et saufs !
Quand la pluie tombe, le désespoir gagne les esprits.
On est bien mieux à quatre roues !
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