Quand
King Kong bat la mesure
Rien
de mieux, pour découvrir une région, que de la parcourir à
pieds. Le trek est un formidable moyen pour aller à la rencontre des
habitants et pour mieux connaître leur cadre de vie. Le fameux slow
travel !
Nous
quittons Kalaw de bon matin pour notre premier jour de marche. Nous
traversons la ville et faisons la connaissance de nos guides, les
bien nommés Momo et King Kong, deux jeunes des alentours à qui
Uncle Sam a appris à parler anglais. L'un d'eux a été moine
pendant de longues années. Ils terminent leurs études
d'agriculture. Pour le moment, c'est pour eux le temps des grandes
vacances. Ils sont bienveillants à notre égard, curieux à leur
manière et se révéleront plutôt bons cuisiniers.
Le toujours alerte Ji
Un chinois,
installé depuis de longues années en Angleterre, un dénommé Ji,
s'est également joint à notre circus. Il sera un go-between très
dynamique, constamment de bonne humeur et jamais silencieux. Il
effectue un voyage en Asie du sud-est. Il n'a pas en tête sa date de
retour. Il est là pour profiter au moins un an. Carpe diem !
Premières cultures en terrasse
Nous
laissons la route goudronnée et commençons à évoluer sur des
chemins à la terre ocrée. Ils seront notre fil conducteur durant
tout le trajet. Ils tranchent avec une végétation où domine le
vert. Le contraste, notamment au coucher du soleil, est splendide.
Nous pénétrons dans une forêt dense. Le bruit de fond est
assourdissant. Il est le fait d'insectes et d'animaux inconnus.
Première angoisse ! Un serpent trône au milieu du chemin. Les
guides n'ont pas l'air d'être très à l'aise. Ils contournent la
difficulté sans oser l'attaquer frontalement. Florence nous rappelle
que la Birmanie est le pays du monde qui compte le plus de serpents
venimeux mortels (oups !), et se lance dans une leçon de psychologie
… du serpent ! Nous sommes prévenus.
Florence serpente autour du reptile
La
première halte a lieu au bord d'un lac qui, avec ses contours
bétonnés, semble bien loin de la contrée merveilleuse décrite par
Uncle Sam. Les barres vitaminées apportées par Aurélie nous sont
d'un grand réconfort. Nous poursuivons à travers des plantations de
thé qui envahissent un paysage de collines. Il s'agit de culture de
substitution au pavot encouragée par le gouvernement.
Linge séchant sous un soleil de plomb
Nous nous posons dans un petit village, accueilli par un couple d'anciens. La communication est difficile mais empreinte d'immenses sourires et d'une gentillesse débordante. Les filles vont à la rencontre des habitants du village, prennent quelques photos et les montrent aux enfants qui essayent alors de l’agrandir en touchant l'écran comme s'il s'agissait d'un i-phone ! Oh, Modernité, quand tu nous guette ! Pendant ce temps, Aymeric et Gi s'abandonnent, en accord avec les habitudes locales, à une sieste courte mais infiniment reposante.
Buffle stop
L'après-midi
nous conduira à travers la campagne birmane jusqu'à une gare perdue
à l'agitation somnolente. Avec courage, Alcyone s'essaye aux
spécialités locales, qu'elle finira par regretter quelques jours
plus tard. Nous suivons la ligne de chemin de fer jusqu'à retrouver
des champs à perte de vue. Les cultures structurent le paysage. Les
moyens utilisés sont antédiluviens. On a l'impression de faire un
voyage dans le temps. Les bœufs tirent les charrettes. L'eau est
transportée à dos d'hommes. Les tenues, aussi bien des hommes que
de femmes, sont traditionnelles, c'est-à-dire colorés et
harmonieuses. Chaque personne croisée nous gratifie de son sourire
et d'une salutation. Rien ne semble troubler cette quiétude
millénaire.
Notez le couvre-chef et le sourire
Les cultures en terrasse sont très bien entretenues et
font de chaque paysage une estampe de l’ancien temps. Les guides
nous accompagnent dans ce lacis de canaux d'irrigation et de champs
de riz. Après avoir salué quelques buffles, nous traversons un
dernier pont en teck pour arriver dans notre refuge pour la nuit. Le
confort est rudimentaire, mais la nourriture agréable. Nous
commençons une séance d’étirement salutaire où chacun apporte
ses connaissances en la matière. Alcyone (plutôt yoggique), puis
Aurélie (plutôt zumba), et enfin, Florence (plutôt streching) nous
imposent leurs mouvements de souplesse. La nuit nous rappelle qu'en
altitude, la fraîcheur est toujours présente.
Sous
le soleil
Au
lever du soleil, nous reprenons nos habitudes de randonneurs, les
muscles froids mais l'esprit avide des découvertes de la journée à
venir. Après avoir escaladé une crête surplombant la vallée, nous
contemplons les vastes étendues d'une campagne birmane idéale. Nous
tirons jusqu'à un village minuscule où nous échangeons, dans le
silence, avec un groupe affairé à préparer des montagnes d'ail.
Quelle curieuse manière de porter le turban, d'une couleur presque
fluorescente, noué sur le haut du crâne ! Nous nous reposons
ensuite sous un vaste bagnan où nos guides nous offrent une sucrerie
birmane préparée par une vielle dame. Gelée incolore, son goût
nous laisse circonspect. Nous traversons un vaste plateau aride où
un train tortille entre les parcelles. Les arbres son bien rares pour
se protéger du soleil.
Où sont les arbres ?
La
fin de journée est d'une douceur infinie. Nous promenons une douche
méritée dans un cours d'eau longeant les champs, filles et garçons
séparés. Les homes bénéficient d'un bassin alimenté par une fine
cascade limpide tandis que les femmes se contentent du lit de la
rivière où l'eau n'arrive à peine à hauteur des chevilles.
Les buffles à côté de nous se prélassent dans l'eau fraîche,
entourés des bonnes attentions de leurs maîtres.
Nous engageons une
rude montée jusqu'au village à travers une ouverture dans la chaîne
de montagnes. Il est composé de nombreuses maisons qui rayonnent
autour d'un monastère central. Les habitants sont d'une gentillesse
sans mesure, nous couvrant de leurs sourires éternels. Nous croisons
des paysans, aux visages tannés couleur de tabac brun, attelés sur
des buffles. Nous rêvons de rester à jamais dans cet endroit où la
tristesse ne semble pas avoir trouvé sa place.
Campagne sans âge
No comment
Avec
notre traversée de l'État Shan, de village en village, nous
découvrons à quel point le Myanmar forme une mosaïque de peuples
et de cultures au carrefour de l'Inde, de la Chine, du Bangladesh, du
Laos et de la Thaïlande : les Shan, les Môn, les Karen, les Kayah,
les Chin, les Kachin et les Rakhaing ne forment qu'une partie des 135
ethnies recensées. La grande plaine centrale, fertile et accessible,
a toujours été occupée par le groupe le plus puissant, les autres
étant relégués aux frontières montagnardes et isolées du pays.
Alcyone sympathise avec l’autochtone
Lors de la colonisation, les britanniques, divisant pour mieux
régner, favorisèrent certaines minorités. En quête d'autonomie,
voire d'indépendance, certaines ethnies sont toujours en lutte
ouverte contre le gouvernement et demandent un nouvel « accord
de Paglong » qui leur permettraient de choisir leur destin
politique. Le trafic d'opium et la contrebande nourrissent des armées
de libération. Nombreuses zones restent ainsi inaccessibles aux
voyageurs, cantonnés à la découverte du pays par son milieu.
King Kong se repose
Nous
passons la nuit dans une magnifique maison, tout de bois vêtue. Le
propriétaire des lieux nous offre ses talents d'accordéoniste à
l'apéro. Les cuisiniers se sont surpassés pour nous préparer un
dernier dîner aux saveurs explosives. Les séances d'étirement
reprennent à la lueur de la bougie devant nos guides hilares. Nous
retrouvons nos nattes peu moelleuses pour une nuit de repos mérité.
Le
bleu du lac se découvre
La
dernière journée nous mène jusqu'au lac Inle à travers un paysage
qui évolue encore, toujours plus touffu et plus montagneux. Nos
corps ont pris le rythme de la marche. C'est comme si nous devions
lui offrir sa dose journalière d'effort. Le soleil reste très
puissant, en particulier en fin de matinée avec ses 35°C à
l'ombre. Nous avançons au rythme de nos conversations qui s'étirent
à la longueur de nos pas. Nous entrapercevons le Lac Inle dans le
lointain. Il annonce notre retour à la civilisation et la fin de nos
marches vagabondes. Nous sommes presque tristes de quitter ce
paradis perdu. Quelle merveilleuse entrée en matière que ce trek
pour plonger dans l'intimité birmane. L'ensemble du groupe a su
cadencer son effort pour faire de cette sortie nature un grand
souvenir. Le lac Inle est un dédale interminable de terres et d'eau.
Nous longeons un long canal pour arriver jusqu'à notre embarcation
effilée. Nous remercions King Kong et Momo de nous avoir supportés
pendant ces trois jours et nous sautons sur nos fauteuils installés
avec soin en file indienne sur notre bateau à moteur.
En plein soleil
Le
pilote trouve son chemin entre les jardins flottants, les maisons sur
pilotis et les canaux artificiels. C'est un mélange d'Amsterdam et
de campagne normande. Les paysans s'affairent sur leur bateau pour
planter des tomates au milieu de terrains inaccessibles par voie
terrestre. D'autres se languissent entre deux vols d'oiseaux.
Certains s'assurent d'une sieste méritée sur un ponton qui ne mène
nulle part. Après avoir visité le monastère dit des chats volants
(sans voir quasiment aucun chat d'ailleurs), nous croisons des
pêcheurs au style unique au milieu du lac. Debout, dominant la vase,
il rame avec un seule jambe et plante leurs pièges au milieu des
flots. Ambiance ! La fraîcheur apportée par la vitesse du bateau
nous enveloppe d'une protection bienvenue. Nous arrivons à bon port,
de l'autre côté du lac, après plus de soixante kilomètres et
trois heures de pirogue. Heureux !
Pécheur Intha en action
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