lundi 13 mai 2013

Sur la route de Mandalay

Mandalay est la seconde ville du pays mais elle n'a pas le charme de Yangon. Son plan est organisé en damier avec des rues numérotées tirées au cordeau et bordées d'immeubles en béton. C'est d'ailleurs l'une de ces tours en béton qui sera notre refuge pendant les deux jours passés ici. La description que fait George Orwell de la ville trouve un certain écho à nos yeux: « Mandalay est une ville déplaisante, poussiéreuse et intolérablement chaude ; on prétend que c'est la ville des cinq P, car elle ne produit que des pagodes, des parias, des porcs, des prêtres et des prostituées ».

Sur les bords de l'Ayeyarwady 

Capitale rebelle

On sent néanmoins une certaine liberté culturelle planer sur la ville par rapport à l'atmosphère renfermée de Pyin Oo Lwin. Une fois la nuit tombée, des livres, vendus à la sauvette, recouvrent les pavés. On retrouve pêle-mêle des biographies d'Aung San Suu Kyi aux côtés de celle de Saddam Hussein ou la stratégie militaire d'Aahamadi Nejad. Un bien étrange melting-pot culturel ! 

Nous nous étonnons de voir les boutiques arborer fièrement des photos d'Aung San Suu Kyi, des drapeaux de la NLD (Ligue Nationale pour la Démocratie) flottant à l'avant de voitures et des t-shirt à son effigie. L'année 2012 a apporté en réalité d'énormes changements. En effet, au terme de législatives partielles, la LND a conquis la majorité des sièges à pourvoir. Nos précautions prises pour n'évoquer, qu'à demi-mot, la plus célèbre des opposantes du pays s'avère anachronique. Un réel vent de liberté souffle désormais sur ce pays.

La Dame de Rangoon est partout

Nous nous rendons, le soir venu, à une représentation des « moustache brothers », une troupe de comédiens de Pwe (un genre satirique, entre vaudeville et théâtre dansé) rendue célèbre pour leur satire contre le gouvernement. Le leader de la troupe, Pa Pa Lay fut condamné à sept ans de travaux forcés. Privé de licence, le spectacle ne peut plus se produire à l'extérieur devant les Birmans, seuls les étrangers peuvent y assister. 

 Le rire comme arme révolutionnaire

Le théâtre a des allures d'entrepôt donnant directement sur une ruelle boueuse de Mandalay. Les murs sont couverts de marionnettes traditionnelles, arborant les visages austères des rois et reines du passé. Mais l’œil est attiré par de grandes photos de la dirigeante de l'opposition à la dictature militaire. Le frère cadet, Lu Maw, nous présente ces numéros favoris, répétés depuis des années, dans un anglais heurté. Sur la minuscule scène, à un mètre de nos chaises où Florence somnole entre deux représentation vieillotte de danse traditionnelle, il tend au public un casque de policier, la «boîte à donations». Les blagues ont vécu mais le symbole résistant demeure. Espérons que la relève soit assurée !

 Scène de rue

Quelques vestiges royaux

Mandalay sera une excellente base pour explorer les environs, notamment les trois anciennes capitales royales. Les transports publics représentant pour nous un maquis inextricable, nous opterons pour la formule du chauffeur particulier avec pick-up à disposition. Embarqués à cinq à l'arrière de la camionnette, nous pouvons admirer le paysage à notre guise.

Chaud devant

Nous irons, tout d'abord, découvrir Mingun, son temple blanc, les fondations du plus grand stupa du monde et faire quelques emplettes sous les assauts des vendeurs ayant appris quelques phrases de français pour l'occasion : « C'est joli ! C'est pas cher ! C'est moi qui l'ai fait !». Alcyone dénichera une œuvre de premier choix du dernier artiste en vogue de Mandalay tandis qu'Aurélie a décidé de parfaire sa collection de balles en rotin avec lesquelles les birmans jouent aux chinlon, une sorte de football aérien. Florence, quant à elle, s'enfonce dans une négociation des plus ardues pour l’acquisition d'un nouveau longyi.
 Blancheur absolue

A la tombée du jour, après la visite d'un monastère revêtu de teck d'une quiétude millénaire, nous gravissons à pied la colline de Mandalay et ses milliers de marches qui parcourent les pentes tel un dragon aux écailles d'acier. Si nous sommes seuls durant la montée, nous découvrons une foultitude de touristes faisant face au coucher du soleil, parvenus ici sans une goutte de sueur, en mini-bus. La Birmanie décidément fait une part belle aux groupes organisés, bien plus rémunérateur que les voyageurs indépendants !

Étale de chapeaux

Le deuxième jour, nous ferons, au pas de course, les sites d'Amarapura, Saigaing et Inwa. Nous débutons cette journée chronométrée par la visite d'un monastère abritant plusieurs milliers de moines. A l'heure du déjeuner, ils forment des files indiennes d'une longueur infinie, leur sébile et gobelet entre les mains. L'image, très photogénique, attire des essaims de touristes débarquant, à onze heures pétante, pour dégainer leur appareil de photo.

 Moines au garde à vous

En Birmanie, le monastère est un passage obligé : la coutume impose à tout homme bouddhiste birman d'effectuer au moins deux retraites monastiques dans sa vie. Si l'armée s'est emparée de l'état, les moines ont pu former un contre-pouvoir épisodique. En 1919, ce sont les moines qui expulsèrent des européens qui refusaient d'ôter leur chaussures, ce sont encore eux qui sont à l'origine de la révolte de 2007. L'identité religieuse, fortement enracinée dans la culture, reste aussi une question sensible, les heurts entre musulmans et bouddhistes étant d'une violence sans nom. 


 En Birmanie, il faut aussi savoir affronter le vent de face

La dernière en date, celle de février 2013, a mis à feu et à sang la ville de Meiktila où un couvre feu est désormais de mise. Le récent cyclone a touché une nouvelle fois de plein fouet la communauté des musulmans apatrides, les Rohingyas. Un américain nous raconte une anecdote à glacer le sang. Son guide, apprenant qu'il est américain, s’exclame : « I Love America ! I love Georges Bush ! You kill musulman ! ». Pouvoir, religion et nationalisme sont si fortement liés qu'ils constitueront un des défis majeurs auxquels devra faire face la démocratie naissante !

 Notre moyen de transport ... rudimentaire

Nous irons ensuite arpenter la colline de Saigaing pour découvrir à son sommet une forêt de stupa. Nous prenons ensuite une barque, à destination du village d'Inwa. Fermement décidés à visiter le site à pied, nous essayons d'éviter les calèches, mais trois d'entre elles nous emboîtent le pas pour former un cortège quelque peu insolite. Nous finirons par craquer pour la somme ridicule de 5000 kyats pour deux calèches, l'une conduite par une femme borgne et la deuxième par un môme. Les maisons en bois, les monastères et stupas entourés de champs de bananiers donnent au village un air de campagne oubliée. Quelle harmonie !

 Méditation sous  palmier

Nous finissons la journée sur le pont U Bein, la plus longe passerelle en teck au monde (1,2 km). Les lattes de bois sont disjointes et le lac est quasiment à sec mais l'endroit, au coucher du soleil, est magique. 


 Lueur du soir

Alcyone restera à l'orée du pont, prise de vertige, sur cette installation de guingois, tenant en équilibre comme par miracle. Le lieu est très fréquenté et les passants forment au loin de belles ribambelles d'ombres chinoises finement ciselées par la lumière évanescente du crépuscule.

 
 Déambulations en haute altitude

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