La
rencontre avec Mama Mya
Nous
avions entendu parler d'une bourgade alanguie sur les rives de
l'Ayeyarwady, le fleuve qui traverse la Birmanie de part en part. En
saison des pluies, c'est un fleuve tumultueux menaçant d’inondation
les cabanes vétustes qui le bordent. Mais, en saison sèche, il
ressemble davantage à un mince filet d'eau sombre enserré par
d'immenses bancs de sable beige. Cette absence d'eau enterre
définitivement le projet de Sabine d'accomplir le voyage en bateau.
Seuls de simples troncs d'arbres évidés servant de canoë glissent
silencieusement ridant à peine la surface de l'eau saumâtre.
C'est
donc plus classiquement en bus que nous rejoindrons Pakokku. Nous
débarquons fraîchement dans la ville devant les regards, tantôt
amusés, tantôt apeurés des habitants, peu accoutumés, à la
différence de sa voisine Bagan, aux visiteurs étrangers. N'étant
munis d'aucun plan (d'ailleurs inexistant), nous tentons de demander notre chemin. Aymeric
s'approche d'une vendeuse qui, le voyant arrivé, se réfugie à
toute vitesse à l'arrière de sa boutique, écrasée de timidité.
Prenant son courage à deux mains, un jeune homme, au sourire rougi
par le bétel, finit par nous guider et nous emmène fièrement à la
« Mya Mya guesthouse ».
La toujours jeune Mya Mya
Une
maison sans âge se dresse devant nous pourvue de chambres plus que
rudimentaires et d'un taudis faisant office de jardin. Ses grandes
ouvertures et les murs peints d'un bleu délavé ne sont pas sans
charme. Ambiance cubaine à souhait ! Notre chambre donne sur une
petite terrasse bringuebalante et la douche se prend avec un baquet
d'eau stagnante. La nuit, nous serons maintes fois réveillés par la
chaleur, les insectes (un mille pattes venimeux de la taille d'un
serpent rôde) et le prêtre du temple voisin, un ancien imam
reconverti, lance la prière publique dès quatre heures du matin à
grand renfort de hauts-parleurs. Sacré réveil matin !
Mais
l'âme de cet endroit, c'est surtout sa propriétaire, Mya Mya. Âgée
d'une soixantaine d'année, elle déborde de vitalité et nous
accueille dans un anglais parfait. Elle l'a appris, nous
dit-elle, lors de ses jeunes années au couvent où les nonnes lui
faisait payer chaque mot qu'elle ne prononçait pas en anglais ,
« une méthode », selon ses termes, « coûteuse
mais efficace ». Elle donne désormais des cours de
conversation en anglais pour aider les jeunes désireux de s'ouvrir
sur le monde et œuvre dans les associations féministes. Elle nous
raconte ses tournées dans les villages pour expliquer l'usage des
préservatifs : les filles rougissent et se cachent tandis que
les garçons ouvrent les boîtes en utilisant les préservatifs comme
des ballons.
Pont sur l'Ayeyarwady à sec en attendant la mousson
Le
sourire ne quittant jamais son visage, elle nous raconte la pauvreté
de sa famille ; la mort de son père durant la guerre civile
qu'elle n'a jamais connu ; la rencontre forcée de son mari, de
treize ans son aîné, qu'elle tenta de décourager en versant du sel
dans son café mais qu'elle finira par épouser pour subvenir aux
besoins de ses sœurs, frères et parents. Elle a transformé, au gré
de ses rencontres avec les voyageurs, sa vieille bâtisse en
guesthouse modeste. Plusieurs hôtels, nouvelle tour de béton, avec
climatisation et eau courante, lui font désormais concurrence. Elle
se démène dans cet incroyable bric à brac où elle accueille sa
fille et ses quatre petits-enfants qui ne lui apportent que peu de
soutien : « relatives become sometimes your
ennemies », nous confit-elle, si seule au milieu des siens.
Notre voisine au profil quasi polynésien
Elle
nous parle tout à fait librement de l'histoire birmane, des larmes
de ses parents lors de l'assassinat de leur héros national, Aung San
en juillet 1947, puis des nouveaux militaires qui ont cadenassé
fermement l'opinion birmane. Elle nous explique qu'elle doit déclarer
notre présence à plus de quinze bureaux différents allant de la
police aux services d'information les plus divers. Son visage
s'illumine à l'évocation d'Aung San Suu Kyi, reçue par tous les
Présidents étrangers, mais il s'assombrit aussitôt lorsqu'elle
nous raconte les émeutes de 2007 qui ont débuté ici, au monastère
de Myo Ma Ahle, les moines protestant contre la hausse des prix de
l'essence. La répression féroce a signé l'arrestation et l'exil de
nombreux moines. Depuis l'indépendance de leur pays, les birmans
n'ont donc pas encore séché leurs larmes creusant des sillons
souvent profonds sur leurs visages d'ébène.
La
gentillesse des habitants, le marché et nous
Nous
hésitons à arpenter les rues, tellement nous sommes l'objet d'une
attention démesurée. Les habitants aux yeux écarquillés nous
dévisagent. Nous entendons des rires étouffés à notre passage,
surtout avec le longyi que Sabine noue toujours maladroitement autour
de sa taille.
Sourire au thanaka
Nous
pénétrons dans un des marchés les plus animés du pays. Une foule
grouillante se presse autour des étalages où s'amoncellent des
mangues jaunes et vertes, des aubergines de la taille d'un citron,
des piments écarlates... Le mélange de vêtements multicolores
évoque une pluie de confettis. Des femmes défilent balançant sur
leur têtes des paniers de légumes. Des bouffées d'odeurs se
dégagent, mélange de poisson séché, d'ail, de viande crue et de
tabac. Sabine se pare les cheveux de fleurs blanche de jasmin, qui
dégagent une odeur aussi délicieuse qu'entêtante.
Vendeuse de tomates
Nous
nous arrêtons quelques minutes sur un banc, pour reposer notre vue
et odorat. A peine assis, un femme surgit aussitôt pour nous donner
un éventail puis un autre nous offre des fleurs, tandis qu'un vieil
homme tremblant nous remet son sac de pommes pimentées pendant
qu'une gamine, sous les encouragement de sa mère, nous tend son
cahier d'écolière pour échanger en anglais. Une femme réparera
même les pantalons déchirés de Sabine … en cadeau.
Retour du marché
Les
rencontres s’enchaînent, chacun étant désireux de nous inviter.
Les familles nous serrent les mains avec tant d'émotion que leur
étreinte nous touche profondément. Nous nous retrouvons très vite
dans la cabane minuscule face au fleuve de Bun Bun et sa famille,
avec qui nous partageons des bonbons birmans. Puis, une jeune fille,
Mum Mum, énergique, nous invite dans son magasin. Elle nous fait
visiter les entrepôts de riz de son père, immense pièce où des
milliers de sacs sont empilés jusqu'au plafond, puis, elle nous
emmène parcourir l'ensemble des monastères de la ville.
Elle tient absolument à nous faire goûter les salades birmanes qu'ils nous regardent manger sans partager le met avec nous. Le goût est délicieux mais nous savons que notre estomac devra payer un lourd tribut pour chaque cuillère ingurgitée. Nous terminons la soirée avec une troisième famille, qui nous couvre littéralement de cadeaux : chien en peluche, bougies, tableau... Nous sommes stupéfaits d'une telle gentillesse et ne savons comment les remercier. Cela nous gêne terriblement de recevoir tant de la part de gens qui ont si peu.
Nos guides birmans
Elle tient absolument à nous faire goûter les salades birmanes qu'ils nous regardent manger sans partager le met avec nous. Le goût est délicieux mais nous savons que notre estomac devra payer un lourd tribut pour chaque cuillère ingurgitée. Nous terminons la soirée avec une troisième famille, qui nous couvre littéralement de cadeaux : chien en peluche, bougies, tableau... Nous sommes stupéfaits d'une telle gentillesse et ne savons comment les remercier. Cela nous gêne terriblement de recevoir tant de la part de gens qui ont si peu.
Coucher de soleil
Ce
séjour à Pakokku aura été une halte hors du temps et hors des
sentiers touristiques maintes et maintes fois parcourus. Nous avons
trouvé là une rare authenticité dans les échanges avec des
habitants qui nous remerciait d'être là tout simplement, des
rencontres qui nous ébranlent et nous interrogent profondément sur
la nature humaine.
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