lundi 13 mai 2013

Au rythme de l'histoire birmane, Pakkoku

La rencontre avec Mama Mya
 
Nous avions entendu parler d'une bourgade alanguie sur les rives de l'Ayeyarwady, le fleuve qui traverse la Birmanie de part en part. En saison des pluies, c'est un fleuve tumultueux menaçant d’inondation les cabanes vétustes qui le bordent. Mais, en saison sèche, il ressemble davantage à un mince filet d'eau sombre enserré par d'immenses bancs de sable beige. Cette absence d'eau enterre définitivement le projet de Sabine d'accomplir le voyage en bateau. Seuls de simples troncs d'arbres évidés servant de canoë glissent silencieusement ridant à peine la surface de l'eau saumâtre.

C'est donc plus classiquement en bus que nous rejoindrons Pakokku. Nous débarquons fraîchement dans la ville devant les regards, tantôt amusés, tantôt apeurés des habitants, peu accoutumés, à la différence de sa voisine Bagan, aux visiteurs étrangers. N'étant munis d'aucun plan (d'ailleurs inexistant), nous tentons de demander notre chemin. Aymeric s'approche d'une vendeuse qui, le voyant arrivé, se réfugie à toute vitesse à l'arrière de sa boutique, écrasée de timidité. Prenant son courage à deux mains, un jeune homme, au sourire rougi par le bétel, finit par nous guider et nous emmène fièrement à la « Mya Mya guesthouse ».



La toujours jeune Mya Mya

Une maison sans âge se dresse devant nous pourvue de chambres plus que rudimentaires et d'un taudis faisant office de jardin. Ses grandes ouvertures et les murs peints d'un bleu délavé ne sont pas sans charme. Ambiance cubaine à souhait ! Notre chambre donne sur une petite terrasse bringuebalante et la douche se prend avec un baquet d'eau stagnante. La nuit, nous serons maintes fois réveillés par la chaleur, les insectes (un mille pattes venimeux de la taille d'un serpent rôde) et le prêtre du temple voisin, un ancien imam reconverti, lance la prière publique dès quatre heures du matin à grand renfort de hauts-parleurs. Sacré réveil matin !

Mais l'âme de cet endroit, c'est surtout sa propriétaire, Mya Mya. Âgée d'une soixantaine d'année, elle déborde de vitalité et nous accueille dans un anglais parfait. Elle l'a appris, nous dit-elle, lors de ses jeunes années au couvent où les nonnes lui faisait payer chaque mot qu'elle ne prononçait pas en anglais , « une méthode », selon ses termes, « coûteuse mais efficace ». Elle donne désormais des cours de conversation en anglais pour aider les jeunes désireux de s'ouvrir sur le monde et œuvre dans les associations féministes. Elle nous raconte ses tournées dans les villages pour expliquer l'usage des préservatifs : les filles rougissent et se cachent tandis que les garçons ouvrent les boîtes en utilisant les préservatifs comme des ballons.

Pont sur l'Ayeyarwady à sec en attendant la mousson

Le sourire ne quittant jamais son visage, elle nous raconte la pauvreté de sa famille ; la mort de son père durant la guerre civile qu'elle n'a jamais connu ; la rencontre forcée de son mari, de treize ans son aîné, qu'elle tenta de décourager en versant du sel dans son café mais qu'elle finira par épouser pour subvenir aux besoins de ses sœurs, frères et parents. Elle a transformé, au gré de ses rencontres avec les voyageurs, sa vieille bâtisse en guesthouse modeste. Plusieurs hôtels, nouvelle tour de béton, avec climatisation et eau courante, lui font désormais concurrence. Elle se démène dans cet incroyable bric à brac où elle accueille sa fille et ses quatre petits-enfants qui ne lui apportent que peu de soutien : « relatives become sometimes your ennemies », nous confit-elle, si seule au milieu des siens.

 Notre voisine au profil quasi polynésien

Elle nous parle tout à fait librement de l'histoire birmane, des larmes de ses parents lors de l'assassinat de leur héros national, Aung San en juillet 1947, puis des nouveaux militaires qui ont cadenassé fermement l'opinion birmane. Elle nous explique qu'elle doit déclarer notre présence à plus de quinze bureaux différents allant de la police aux services d'information les plus divers. Son visage s'illumine à l'évocation d'Aung San Suu Kyi, reçue par tous les Présidents étrangers, mais il s'assombrit aussitôt lorsqu'elle nous raconte les émeutes de 2007 qui ont débuté ici, au monastère de Myo Ma Ahle, les moines protestant contre la hausse des prix de l'essence. La répression féroce a signé l'arrestation et l'exil de nombreux moines. Depuis l'indépendance de leur pays, les birmans n'ont donc pas encore séché leurs larmes creusant des sillons souvent profonds sur leurs visages d'ébène.

La gentillesse des habitants, le marché et nous
Nous hésitons à arpenter les rues, tellement nous sommes l'objet d'une attention démesurée. Les habitants aux yeux écarquillés nous dévisagent. Nous entendons des rires étouffés à notre passage, surtout avec le longyi que Sabine noue toujours maladroitement autour de sa taille. 

 Sourire au thanaka

Nous pénétrons dans un des marchés les plus animés du pays. Une foule grouillante se presse autour des étalages où s'amoncellent des mangues jaunes et vertes, des aubergines de la taille d'un citron, des piments écarlates... Le mélange de vêtements multicolores évoque une pluie de confettis. Des femmes défilent balançant sur leur têtes des paniers de légumes. Des bouffées d'odeurs se dégagent, mélange de poisson séché, d'ail, de viande crue et de tabac. Sabine se pare les cheveux de fleurs blanche de jasmin, qui dégagent une odeur aussi délicieuse qu'entêtante.

 Vendeuse de tomates

Nous nous arrêtons quelques minutes sur un banc, pour reposer notre vue et odorat. A peine assis, un femme surgit aussitôt pour nous donner un éventail puis un autre nous offre des fleurs, tandis qu'un vieil homme tremblant nous remet son sac de pommes pimentées pendant qu'une gamine, sous les encouragement de sa mère, nous tend son cahier d'écolière pour échanger en anglais. Une femme réparera même les pantalons déchirés de Sabine … en cadeau.

 Retour du marché

Les rencontres s’enchaînent, chacun étant désireux de nous inviter. Les familles nous serrent les mains avec tant d'émotion que leur étreinte nous touche profondément. Nous nous retrouvons très vite dans la cabane minuscule face au fleuve de Bun Bun et sa famille, avec qui nous partageons des bonbons birmans. Puis, une jeune fille, Mum Mum, énergique, nous invite dans son magasin. Elle nous fait visiter les entrepôts de riz de son père, immense pièce où des milliers de sacs sont empilés jusqu'au plafond, puis, elle nous emmène parcourir l'ensemble des monastères de la ville. 

 Nos guides birmans

Elle tient absolument à nous faire goûter les salades birmanes qu'ils nous regardent manger sans partager le met avec nous. Le goût est délicieux mais nous savons que notre estomac devra payer un lourd tribut pour chaque cuillère ingurgitée. Nous terminons la soirée avec une troisième famille, qui nous couvre littéralement de cadeaux : chien en peluche, bougies, tableau... Nous sommes stupéfaits d'une telle gentillesse et ne savons comment les remercier. Cela nous gêne terriblement de recevoir tant de la part de gens qui ont si peu. 

 Coucher de soleil

Ce séjour à Pakokku aura été une halte hors du temps et hors des sentiers touristiques maintes et maintes fois parcourus. Nous avons trouvé là une rare authenticité dans les échanges avec des habitants qui nous remerciait d'être là tout simplement, des rencontres qui nous ébranlent et nous interrogent profondément sur la nature humaine.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire