L'idée
de passer quelques jours à Kolkata (le nom indien de Calcutta) peut
sembler osée au regard de sa réputation de cité où la misère règne toute puissante. Ce fut finalement une
expérience très riche. Nous
débarquons à la gare de bon matin en ayant fait la connaissance de
Jean-Luc, un sexagénaire de Clermont-Ferrand, maître-nageur à la
retraite, qui vient de passer plus d'un mois à randonner dans le
Sikkim. C'est un voyageur au long cours. Il a déjà traîné
ses guêtres dans un nombre incalculable de pays aussi bien en Asie
qu'en Amérique du Sud ou en Afrique. Ses récits sont toujours
emprunts d'une grande spontanéité. Nous finissons avec lui dans un
hôtel médiocre. Son seul atout est cependant d'être situé dans
un quartier central, dynamique et pittoresque.
Le Victoria Memorial au crépuscule
Kolkata
a été, avant Delhi, la capitale de l'empire britannique des Indes.
Elle dispose donc d'un riche patrimoine colonial dont le Victoria
Memorial est l'emblème absolu. Nous évoluons donc autour de vieux
bâtiments défraîchis qui transpirent la perfide Albion. Le plan de
la ville est organisé autour de grands axes avec, chose rare en Inde, de véritables trottoirs. Des espaces verts
structurent également l'espace. Un vrai London à la sauce masala !
Tana rickshaw en attente de passagers
Ce
qui frappe les esprits, c'est de voir la rue comme un
lieu de vie à part entière où les indiens se lavent, cuisinent, mangent, discutent,
travaillent, dorment et font encore mille autres choses. Un spectacle
permanent que l'on ne se lasse pas d'observer avec nos yeux éduqués
par des mois de voyage en Inde.
Vue de l'intérieur
Kolkata,
c'est avant tout une atmosphère, l’Inde telle que l'on imagine.
Les rues sont grouillantes mais vivables et très vivantes. On peut
se déplacer en tana rickshaws, tractés par la seule force des
bras. Un reliquat colonial désuet, où un
homme se démène pour tirer, par sa seule force, ses passagers. Ces
moteurs humains sont des personnages souvent adorables, arborant un sourire sans faille tout en sachant s'imposer avec force dans une circulation démentielle. Il
est étrange, même gênant, de se voir porter par ce
mode de locomotion, au-dessus de la mêlée et des difficultés de
circulation, mais qui s'avère l'ultime recours des habitants les jours de mousson.
Le très traditionnel préparateur de bétel
Une
flopée d'artisans installe leurs compétences dans la rue ou dans de
minuscules échoppes. Tout l'éventail des métiers est représenté :
coolies, porteurs de toute charge, réparateurs en tout genre,
écrivains publics devant les administrations, armés de leurs
vieilles machines à écrire, tailleurs à la minute, vendeurs de
fruits et de légumes, petits restaurants à une seule spécialité,
vendeurs de tchai servis dans un petit bol en argile que l'on détruit
après chaque utilisation (système des castes oblige), vendeurs de
fleurs…
Une abnégation absolue à sa tâche
Sabine
profitera de l'occasion pour goûter aux joies des tailleurs sur
mesure - souvent musulmans, avec une magnifique barbe blanche
finement taillée - pour repriser ses pantalons. Un travail
impeccable pour une poignée de roupies avec des personnes d'une
gentillesse inimaginable. Aymeric réparera ses converses usées.
Nous profitons de la proximité d'un marché, pour faire le plein,
chaque matin, de bananes, des mangues (excellentes!) et de grenades.
Un vendeur de crêpes végétariennes absolument succulentes trône
à l'angle de notre rue. Nous userons et abuserons de cette
gourmandise. On vient de loin pour se fournir. L'endroit est une
vraie institution et un sacerdoce pour son cuisinier qui, de 10
heures du matin à 10 heures du soir, enchaîne des centaines de
crêpes avec une dextérité exemplaire. Une douceur pour l'estomac
et les papilles. Les heures passées à Kolkata se révèlent riches
en petits plaisirs. Tant mieux !
L'écrivain public prend place dans la rue
L’anniversaire
de Sabine a été le temps fort de notre trop (court) séjour à
Kolkata. Aymeric s'était rendu de bon matin au marché aux fleurs
dans l'espoir de lui rapporter les 33 roses qu'elle méritait.
Malheureusement, il lui a été impossible de faire comprendre au
vendeur sa commande, celui-ci n'imaginant pas que l'on puisse offrir
autant de roses. La seule chose que le vendeur a compris du
« thirty-three » prononcé par Aymeric a été trois fois
trois. Sabine s'est donc retrouvée avec neuf roses, et pas une de
plus.
Un thali royal pour la 33 !
Nous
avons enchaîné la journée par le meilleur restaurant jamais connu
aux Indes. A la fois influencé par la cuisine du Bengale et du
Rajasthan, sa carte était raffinée, originale et gourmande. Un
étape culinaire dépaysante dans ces Indes où trop souvent, le rêve
du repas se transforme en cauchemar de digestion.
A l'ombre des fleurs
Nous
avons ensuite déambulé sur le marché aux fleurs, coloré et
authentique où des milliers d'indiens préparent les offrandes pour la puja. Un moment féerique. Nous avons poursuivis par
les docks où l'animation foisonne autour des camions qui arrivent et repartent, la manutention étant assurée par une armée de
travailleurs dégoulinant de sueur sous les 35°C ambiant.
Chaud devant !
Cette
ballade nous a menés jusqu'au quartier des sculpteurs d'argile dont les doigts agiles produisent, de génération en génération, des œuvres d'une grande qualité sur des
structures en paille. C'est une des spécialités de Kolkata. Chaque
fin d'année récompense d'ailleurs les plus belles d'entre elles.
Un Golem en devenir ?
Nous
finissons la journée en assistant à un match de cricket à deux pas
de notre hôtel. L'équipe de Kolkata affronte celle de Delhi dans un
stadium surchauffé. Bien entendu, le vendeur à la sauvette nous a
revendu deux billets qui ne sont pas situées dans la même
tribune. Il nous faudra un bon moment pour accéder à des places
convenables, à côté de chers policiers qui nous ont servis de
placiers ! Sabine est maintenant une grande connaisseuse de ce
jeu à part et maîtrise les règles mieux que personne. Et
heureusement, Kolkata a gagné, déclenchant la joie de milliers de
supporteurs déchaînés
Aucune retouche, les couleurs sont d'origine
Nous
terminons notre séjour par la visite du temple de Kali, le principal
lieu sacré de Kolkata, où une déesse terrifiante, aux trois yeux
colorés, vous fixent de son regard de destruction. Les offrandes de chèvres éventrées gisent, sanglantes, à nos pieds. Cela fait froid
dans le dos ! A côté, se trouve l'endroit où Mère Térésa a
accueilli, pendant de longues décennies les indigents de la ville
dans ses mouroirs. La simple entrée dans ce lieu provoque un tel
choc visuel qu'il semble indécent de rester une seconde plus.
Bol d'argile à usage unique
Au
final, Kolkata se révèle une ville de caractère, à
l'identité forte et où une classe moyenne et intellectuelle s'affirme timidement. Dans la mosaïque indienne, Kolkata occupe une
place à part. Fort de son statut de capitale du Bengale occidentale,
elle conserve ses racines tout en jouant la carte de la modernité,
une grande pauvreté continuant malheureusement à prospérer.
Plusieurs habitants ont souligné les deux points communs que
partagent le Bengale et la France : une des langues les plus
poétiques du monde (dont l'ancien prix Nobel de littérature,
Tagore, est le porte-étendard) et une cuisine d'exception (nos
multiples expériences culinaires nous ont
permis de goûter à l'une des meilleures cuisines qu'il nous a
jamais été permis de connaître au cours de l'ensemble de nos
voyages). Un habitant nous disant même que les bengalies étaient
les plus français des indiens !
Vendeur de couleurs ... sous parapluie
Enfin,
Kolkata, la grand oubliée des voyages aux Indes, a réussi à
amplifier notre goût pour ce pays - c'est vous dire - alors que
les derniers jours passés à Varanasi avait laissé des souvenirs équivoques.
Notre
voyage aux Indes se termine maintenant après trois mois de
vagabondage. Destination Bangkok et la Thaïlande. Puisse notre évasion rester aussi belle !
C'est toujours un sacré plaisir de lire vos périgrinations et cela motive aussi pour (re) découvrir certains coins traversés.
RépondreSupprimerVivement les prochains épisodes ! J'espère que tout se passe pour le mieux pour vous.
Des bises
Sylvain