Dernière vue du lac de Pokhara
En
prévision de notre long trajet en bus, nous avons la merveilleuse
idée de nous lancer dans la préparation d'un pique-nique. Nous
salivons d'avance sur un bon jambon beurre, partagé trivialement sur
une nappe à carreau en plein champ népalais. Mal nous en a pris !
Trouver un supermarché n'est déjà pas une mince affaire. Mais,
acheter de quoi faire un sandwich est encore plus complexe. Nous
réussissons finalement à dénicher deux boîtes de thon en
conserve, un pain correct, une douzaine de vache qui rit (encore l'un
des restes de la colonisation française) pour une somme conséquente
équivalente à un excellent restaurant népalais. Une fois dans le
bus, la pause déjeuner déclarée, nous nous apercevons tardivement
qu'il nous manque un ustensile indispensable, l'ouvre boite. Sabine
demande dans la cuisine qui longe la route si quelqu'un peut nous
ouvrir la boîte de thon. Les népalais observent la boîte,
mi-interloqués, mi-amusés. Bientôt, c'est un attroupement qui se
crée, l'un essayant d'ouvrir la boîte avec un couteau à bout rond,
l'autre avec une pointe en métal. Ils demandent « what is it ?
Which country are you from ? ». Ils ont du mal à imaginer
qu'il s'agisse de poisson et refusent poliment de goûter à la
mixture rosée et odorante. Pendant que Sabine s’escrime à ouvrir
sa boîte de thon, Aymeric voit notre bus partir. Pris de panique,
nous voilà courant à grandes enjambées avec les bouts de
pique-nique nous échappant des mains. Parvenant à hauteur du bus,
Aymeric entre et crie au chauffeur « You are crazy ! »,
avant de s'apercevoir qu'il ne s'agissait pas du bon bus. Nous
revenons penauds, devant les népalais hilares. C'est décidé, ce
sera le dernier pique-nique de notre périple asiatique !
A Katmandou, les yeux de Bouddha nous guettent
Le
ventre creux, nous parvenons à Katmandou, capitale de plus d'un
million d'habitants, située à 1350 mètres d'altitude. Grâce à
notre expérience indienne, nous nous faufilons avec aise dans cette
circulation dense et chaotique. L'ambiance de la ville nous plaît
instantanément. Destination favorite des hippies dans les années
soixante, la fameuse Freak Street de Katmandou s'est peu à peu vidée
au profit du nouveau quartier touristique de Thamel où nous dégotons
l'adresse routarde par excellence , la Yellow House, qui
deviendra notre camp de base.
Discussion au coin de la pagode
Peu
de traces subsistent du Katmandou de l'époque, destination finale du
« grand voyage », décrite par Charles Duchaussois dans
« Flash » : "En sautant du camion, solide,
confiant, j'ai tous les sens en éveil. Je suis dans une ville
asiatique plate, pas très grande, à peine différente des autres,
c'est-à-dire qu'elle grouille de monde, qu'on voit partout des
coupoles, des temples. Mais celle-là a quelque chose de différent :
l'air y est extraordinairement léger. C'est normal, Katmandou est à
1000 mètres d'altitude et au loin on voit les cimes enneigées de
l'Himalaya. C'est cela, ma première impression, ce qui m'a tout de
suite frappé : la légèreté de l'air. Il est vivifiant, très
oxygéné, revigorant. Et, ironie, quand je pense aujourd'hui à ce
qui m'est arrivé, je me dis : Au moins, ici, je vais m'oxygéner."
Depuis, ce n'est plus les drogues qui intoxiquent le voyageur, mais
la pollution qui drape d'un voile épais les contours de la ville
dont la croissance ne cesse de décupler. Impossible donc de voir la
moindre montagne à l'horizon.
Rickshaws prenant la pause
On
essaye d'imaginer les hordes de hippies dépareillés débarquant
pieds nus lors de la réception du 14 juillet 1969 dans les jardins
coupés au cordeau de l'ambassade de France pour profiter des
festivités. Nous, plus modestes mais bien avisés, nous profiterons
de la soirée organisée par l'Alliance Française, un concert d'une
dénommée Alice, groupe suisse, dans un quartier isolé de
Patan. Sur un fond de jazz manouche, nous dégustons une pizza tandis
qu'un suisse, à la retraite, nous explique que « plutôt que
jouer au golf » il a fondé un orphelinat pour réfugiés
bhoutanais d'origine népalaises et hindouistes, exclus de leur pays
à la suite d'une directive du roi faisant sienne la dangereuse
maxime « une seule nation, un seul peuple ». Excellente
soirée … en français !
Il faut savoir regarder au-delà du réel
Après
nous être souvent égarés dans un maquis de ruelles semblables les
unes aux autres, débouchant fréquemment sur des champs d'ordures,
nous finissons pas décrypter le plan de la ville. Bientôt les bus
locaux n'auront plus de secret pour nous. Nous découvrons les
merveilles cachées de la vieille ville parsemées dans les
différents quartiers de Kirtirpur, Bhaktapur, Bodhnath, et autre
Swayambunath.
Parapluie pour une princesse
Nous
retrouvons à chaque coin de rue et de cour d'immeubles, des pagodes,
temples ou stupas. Les autels se comptent par milliers et des
sacrifices d'animaux (poulets, boucs) sont encore pratiqués dans
certaines villes pour calmer la soif sanguinaire de la déesse Kali.
Nous assistons à des cérémonies religieuses interminables dont les
codes nous restent impénétrables mais nous serons bénis à maintes
reprises par l'eau versée avec générosité sur l'assemblée.
En attendant le sacrifice
Le
temple des singes surplombe la ville de sa stupa gigantesque d'où
nous guettent, impérieux, les yeux du bouddha. Des jeunes bonzes se
chamaillent comme des gamins de leur âge, se tapant les uns sur les
autres, faisant fi des enseignements pacifistes de leur religion. Le
deuxième enfant de la famille est d'ailleurs la plupart du temps
destiné à la vie monacale. Les vestiges traditionnels s'articulent
autour de places centrales, les «Durbar Square », recouvertes
de pagodes et d'un palais royal aux milles fenêtres ciselés. Les
sculptures en bois, révélant l'art originel newar, sont d'une rare
finesse et émaillés, ici et là, de scènes tantriques tout à fait
explicites. Le Népal, endroit béni des Dieux, emporte sa société
dans une piété fervente à la croisée des chemins entre
bouddhisme et hindouisme. Nous aurons profondément aimé ce pays,
vrai coup de cœur où l'on compte revenir un jour.
Pagode à cinq étages
De
retour à l'hôtel, nous rencontrons un couple en voyage de noces de
six mois, Nicolas et Emmanuelle, l'un policier de son état et
l'autre responsable d'un restaurant sur la Côte d'Azur. Emmanuelle
est séduite par l'Inde où elle se rend chaque année durant les
longs mois d'hiver. Elle nous raconte avoir emmené un de ses amis
schizophrène, les indiens l'avaient pris sous leur aile lisant dans
son regard une âme de bienheureux. Elle a aussi fait la rencontre
d'un agora sadhu, divins parmi les divins, qui avale les restes
humains qui ne brûlent pas dans les feus de crémation. L'Inde,
dévoreuse des âmes, nous appelle une nouvelle fois sur son sol.
Direction Darjeeling
En plein Durbar Square
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