Varanasi,
ville sacrée de l'hindouisme, l'ancienne Bénarès, représente la
quintessence de l'Inde dans toute sa noirceur et sa splendeur.Notre
arrivée dans ce berceau de la spiritualité hindoue est l'une des
plus éprouvante de notre voyage. Notre rickshaw nous emporte à vive
allure dans la ville, zigzagant entre les bus, les camions, les vélos
et les bovins en vadrouille. Un homme s'est embarqué avec notre
chauffeur, ce n'est jamais bon signe. Les hôtels étant tous
complets, nous atterrissons, sur les conseils de notre accompagnateur
imposé et fortement « commissionné », dans l’hôtel
le plus lugubre de Varanasi. Notre chambre sans fenêtre, d'un bleu
clair caverneux, est d'une propreté douteuse, propice aux
cauchemars toutes les nuits durant. Par pudeur, nous ne parlerons ni de la
douche ni des toilettes.
Les ghâts, écrin de beauté dans cette ville bouillonnante
Avec
hâte, nous sortons de cette habitation sordide pour nous retrouver à
arpenter le lacis des ruelles de la vieille ville, sorte de médina
médiévale. Nous tâchons de voguer entre le vacarme de la foule et
les bouses de vaches qui jonchent le sol, non sans mal car nos
semelles seront à de maintes reprises baptisées.
S'il te plait, dessine moi une vache sacrée
L'air
est empreint de tant de miasmes provenant des ordures, de déjections et
de fumées qu'il en devient vite irrespirable. Ici, tout le monde
tousse, d'une toux de tuberculeux à faire frémir le nouvel
arrivant. Nous serons vite rattrapés par ce mal de Varanasi, entre
le nez de Sabine coulant à flot et la toux roque d'Aymeric et
Benoît.
Nous
croisons une noria de hippies, à la fois ceux qui ont pris la route
dès les années soixante (ce seront d'ailleurs nos voisins de
chambrée qui s'étonnent que nous ne fassions pas le tour du monde
en stop « comme à la belle époque ») et ceux de la
nouvelle génération, barbe longue et dreadlockés, couverts d'habits bariolés selon une mode indienne fantasmée par
l'occident. Il en faut de l'inconscience pour marcher pieds nus dans ces débris d'une saleté innommable. Eux, ils osent. Nombreux sont
ceux qui squattent des endroits délabrés, chaque espace étant bon
à prendre, des couloirs aux terrasses noircis par la crasse. On
retrouve l'ambiance décrite dans « Flash » par Charles
Duchaussois, où nombre d'occidentaux prirent la route fascinés par
l'orient et y resteront scotchés, avides de « voyages
intérieurs » sans retour.
Palais décrépis longeant le Gange
tels des statuts pétrifiées par le temps
Après
la cohue des ruelles, nous découvrons le calme majestueux des ghâts,
berges recouvertes de marches de pierres qui permettent aux dévots
hindous de descendre au fleuve pour y pratiquer leurs ablutions. Le
Gange trône, princier. Des bûchers flambent à longueur de journée,
léchant de flammes infernales les cadavres dont on observe les bras,
jambes, pieds et parfois même le visage qui s'envolent
progressivement en fumée. La mort est omniprésente, indissociable
de la vie. Il n'y a d'ailleurs pas de cimetière en Inde. Le corps
disparaît systématiquement en poussière. L'atmosphère ambiante
est saturée de ces cendres humaines qui recouvrent en quelques
secondes les habits.
Les feux macabres des bûchers de crémation
Les
bords du Gange accueillent de nombreux sâdhus devant lesquels les
indiens viennent se prosterner pour y trouver une bénédiction. Il
semble que « La plus grande industrie des indiens soit la
fabrication des dieux. Ils en ont quasiment le monopole. Il y a
autant de messies en Inde que de variétés de fromages en France »
(Pascal Bruckner ; Parias). Religieusement, nous prenons place
auprès d'un sâdhu aux côtés d'un californien également invité à
s'asseoir. Nous assistons à une danse d'un sâdhu en transe au
rythme des tablas, dans les vapeurs de chillum, autour d'un chai servi
brûlant. Durant la scène, le californien se verra détrousser de sa
carte bleue qu'il porte dans une banane en bandoulière.
Heureusement, nous nous en sommes sortis indemnes n'ayant rien en
poche. Par compassion, nous raccompagnons à son hôtel l'américain
complètement déboussolé.
Les tentes superposées, habitats précaires des sâdhus
Cette
ville est emblématique de l'Inde, pétrifiée par les siècles sur
lesquels l'histoire n'a pas de prise, cette Inde peuplée
d'innombrables vies réduites au minimum. Empreints d'une grande
sagesse, les indiens semblent d'un côté aimer leurs pauvres en
arborant une sorte de consentement au dénuement, une aspiration à
l'ascétisme, en célébrant la misère comme un bienfait et de
l'autre, elle démontre une indifférence voire un rejet au bas de
l'échelle des mal-nés, leur conférant un statut parfois inférieur
à l'animalité.
Aymeric et Benoit lancés dans une partie endiablée de carrom (billard indien)
Deux
anecdotes racontées par des voyageuses rencontrées sont
emblématiques de ces extrêmes.
Une
française d'une soixantaine d'année, cheveux longs, hippie de
toujours et habituée des lieux, nous dit s'être rendue au hasard
dans un restaurant de rue. Elle s'est retrouvée assise au milieu des
nécessiteux. On lui a servi généreusement un thali. N'ayant plus
faim, elle apprend alors qu'il faut payer une taxe car elle n'a pas
fini son assiette. En fait, la nourriture était gratuite offerte aux
pauvres. Ici, on ne paye pas la nourriture qu'on mange, mais celle
qu'on laisse.
Sâdhus recevant leur pain quotidien
Une québécoise, aux yeux verts perçants et à l'accent prononcé, nous raconte qu'elle
s'est faite agressée par le gardien d'un temple. Elle se rend alors
à la police pour déposer une plainte. Le policier lui demande
frontalement : « souhaitez-vous que je le tue ? ».
La vie des "sans rien" ne pèse pas bien lourd en Inde.
Les
charmes de l'Orient s'enveloppent d'ombres parfois bien obscures aux
yeux des cartésiens rousseauistes, adeptes du contrat social, que
nous sommes.
Les lueurs obscures de l'Orient
Nous
quittons dans ce lieu emblématique notre compagnon de voyage,
Benoît, qui retourne en France. Nous aurons apprécié son sens de
la rencontre, sa soif de découvertes et ses bons plans qui font de
lui un samaritain du vagabondage. Nous espérons partager avec lui
bien d'autres lieux et aventures. Il s'est donné un nouveau
rendez-vous en Inde, nous dit-il, subjugué par ce pays ensorceleur.
Benoît, voyageur intrépide
Varanasi
fut une étape des plus rudes de notre séjour indien. Nous restons
estomaqués que certains puissent rester des mois dans cette ville
que le Paradis semble avoir oublié. Nous aspirons, modestes, à
retrouver les charmes « naturels » de l'Himalaya, loin de
l'air vicié d'une ville qui brûle, perpétuellement, ses cadavres.
Direction le Népal.
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