mercredi 27 février 2013

Varanasi, derniers jours dans les flammes de l'enfer

Varanasi, ville sacrée de l'hindouisme, l'ancienne Bénarès, représente la quintessence de l'Inde dans toute sa noirceur et sa splendeur.Notre arrivée dans ce berceau de la spiritualité hindoue est l'une des plus éprouvante de notre voyage. Notre rickshaw nous emporte à vive allure dans la ville, zigzagant entre les bus, les camions, les vélos et les bovins en vadrouille. Un homme s'est embarqué avec notre chauffeur, ce n'est jamais bon signe. Les hôtels étant tous complets, nous atterrissons, sur les conseils de notre accompagnateur imposé et fortement « commissionné », dans l’hôtel le plus lugubre de Varanasi. Notre chambre sans fenêtre, d'un bleu clair caverneux, est d'une propreté douteuse, propice aux cauchemars toutes les nuits durant. Par pudeur, nous ne parlerons ni de la douche ni des toilettes.

 Les ghâts, écrin de beauté dans cette ville bouillonnante

Avec hâte, nous sortons de cette habitation sordide pour nous retrouver à arpenter le lacis des ruelles de la vieille ville, sorte de médina médiévale. Nous tâchons de voguer entre le vacarme de la foule et les bouses de vaches qui jonchent le sol, non sans mal car nos semelles seront à de maintes reprises baptisées. 
 
S'il te plait, dessine moi une vache sacrée

L'air est empreint de tant de miasmes provenant des ordures, de déjections et de fumées qu'il en devient vite irrespirable. Ici, tout le monde tousse, d'une toux de tuberculeux à faire frémir le nouvel arrivant. Nous serons vite rattrapés par ce mal de Varanasi, entre le nez de Sabine coulant à flot et la toux roque d'Aymeric et Benoît.

Nous croisons une noria de hippies, à la fois ceux qui ont pris la route dès les années soixante (ce seront d'ailleurs nos voisins de chambrée qui s'étonnent que nous ne fassions pas le tour du monde en stop « comme à la belle époque ») et ceux de la nouvelle génération, barbe longue et dreadlockés, couverts d'habits bariolés selon une mode indienne fantasmée par l'occident. Il en faut de l'inconscience pour marcher pieds nus dans ces débris d'une saleté innommable. Eux, ils osent. Nombreux sont ceux qui squattent des endroits délabrés, chaque espace étant bon à prendre, des couloirs aux terrasses noircis par la crasse. On retrouve l'ambiance décrite dans « Flash » par Charles Duchaussois, où nombre d'occidentaux prirent la route fascinés par l'orient et y resteront scotchés, avides de « voyages intérieurs » sans retour.
 
Palais décrépis longeant le Gange
 tels des statuts pétrifiées par le temps

Après la cohue des ruelles, nous découvrons le calme majestueux des ghâts, berges recouvertes de marches de pierres qui permettent aux dévots hindous de descendre au fleuve pour y pratiquer leurs ablutions. Le Gange trône, princier. Des bûchers flambent à longueur de journée, léchant de flammes infernales les cadavres dont on observe les bras, jambes, pieds et parfois même le visage qui s'envolent progressivement en fumée. La mort est omniprésente, indissociable de la vie. Il n'y a d'ailleurs pas de cimetière en Inde. Le corps disparaît systématiquement en poussière. L'atmosphère ambiante est saturée de ces cendres humaines qui recouvrent en quelques secondes les habits. 

 
Les feux macabres des bûchers de crémation

Les bords du Gange accueillent de nombreux sâdhus devant lesquels les indiens viennent se prosterner pour y trouver une bénédiction. Il semble que « La plus grande industrie des indiens soit la fabrication des dieux. Ils en ont quasiment le monopole. Il y a autant de messies en Inde que de variétés de fromages en France » (Pascal Bruckner ; Parias). Religieusement, nous prenons place auprès d'un sâdhu aux côtés d'un californien également invité à s'asseoir. Nous assistons à une danse d'un sâdhu en transe au rythme des tablas, dans les vapeurs de chillum, autour d'un chai servi brûlant. Durant la scène, le californien se verra détrousser de sa carte bleue qu'il porte dans une banane en bandoulière. Heureusement, nous nous en sommes sortis indemnes n'ayant rien en poche. Par compassion, nous raccompagnons à son hôtel l'américain complètement déboussolé.

  Les tentes superposées, habitats précaires des sâdhus

Cette ville est emblématique de l'Inde, pétrifiée par les siècles sur lesquels l'histoire n'a pas de prise, cette Inde peuplée d'innombrables vies réduites au minimum. Empreints d'une grande sagesse, les indiens semblent d'un côté aimer leurs pauvres en arborant une sorte de consentement au dénuement, une aspiration à l'ascétisme, en célébrant la misère comme un bienfait et de l'autre, elle démontre une indifférence voire un rejet au bas de l'échelle des mal-nés, leur conférant un statut parfois inférieur à l'animalité.

 Aymeric et Benoit lancés dans une partie endiablée de carrom (billard indien)

Deux anecdotes racontées par des voyageuses rencontrées sont emblématiques de ces extrêmes.

Une française d'une soixantaine d'année, cheveux longs, hippie de toujours et habituée des lieux, nous dit s'être rendue au hasard dans un restaurant de rue. Elle s'est retrouvée assise au milieu des nécessiteux. On lui a servi généreusement un thali. N'ayant plus faim, elle apprend alors qu'il faut payer une taxe car elle n'a pas fini son assiette. En fait, la nourriture était gratuite offerte aux pauvres. Ici, on ne paye pas la nourriture qu'on mange, mais celle qu'on laisse.

Sâdhus recevant leur pain quotidien

Une québécoise, aux yeux verts perçants et à l'accent prononcé, nous raconte qu'elle s'est faite agressée par le gardien d'un temple. Elle se rend alors à la police pour déposer une plainte. Le policier lui demande frontalement : « souhaitez-vous que je le tue ? ». La vie des "sans rien" ne pèse pas bien lourd en Inde. 

Les charmes de l'Orient s'enveloppent d'ombres parfois bien obscures aux yeux des cartésiens rousseauistes, adeptes du contrat social, que nous sommes.

Les lueurs obscures de l'Orient

Nous quittons dans ce lieu emblématique notre compagnon de voyage, Benoît, qui retourne en France. Nous aurons apprécié son sens de la rencontre, sa soif de découvertes et ses bons plans qui font de lui un samaritain du vagabondage. Nous espérons partager avec lui bien d'autres lieux et aventures. Il s'est donné un nouveau rendez-vous en Inde, nous dit-il, subjugué par ce pays ensorceleur.
 
Benoît, voyageur intrépide

Varanasi fut une étape des plus rudes de notre séjour indien. Nous restons estomaqués que certains puissent rester des mois dans cette ville que le Paradis semble avoir oublié. Nous aspirons, modestes, à retrouver les charmes « naturels » de l'Himalaya, loin de l'air vicié d'une ville qui brûle, perpétuellement, ses cadavres. Direction le Népal.

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