Sâdhu offrant bénédiction contre offrande
Les
sâdhus, les anachorètes indiens, ont toujours fasciné ceux qui les
ont approchés. Ils existent depuis plusieurs milliers d'années.
Certains annoncent le chiffre de 10.000 ans. Il est acquis qu'il
s'agit de la plus ancienne confrérie religieuse du monde, encore
existante de manière continue. Leur réputation est légendaire.
Déjà Aristote, génial précepteur d'Alexandre le Grand, lui
demanda d'en ramener un lors de ses conquêtes au-delà de la Perse.
Ce qu'il fit d'ailleurs. Les Grecs les connaissaient sous le nom de
gymnosophiste, le sage-marcheur. Tout un programme. Ils leur
accordaient une aura mystique exceptionnelle.
Sâdhu aux cheveux libres
Il
ne fait partie d'aucun clergé, au mieux d'une confrérie. Un homme peut le devenir à tout âge en renonçant au
monde au cours d'une cérémonie où il brûle tout ce qui lui
appartient. Il n'est riche que de sa vie, de sa pensée et de son apprentissage. Tous les sâdhus refusent ainsi de se couper les cheveux (ils
ont donc des dreadlocks qu'ils nouent en cercle autour de la tête),
certains les ongles. Le renoncement peut investir des domaines
divers. Certains refusent l'usage de la parole, d'autres, sur la
demande de leur gourou, renoncent à une jambe ou à un bras. Sur un
ghât de Varanasi, il y a un sâdhu qui proclame ne pas avoir utilisé
sa jambe droite depuis dix ans. Sa jambe est nécrosée par
l'inactivité. Un autre habite depuis plus de temps encore sur une
balançoire au-dessus du sol, son seul monde, renonçant ainsi à sa
présence sur le sol terrestre, une forme singulière de stylite en
quelque sorte.
Ce sâdhu a fait vœu de silence
mais pas de sourire qu'il arbore en permanence
Un
sadhu est censé être un apôtre de l'ascèse physique et
spirituelle. Un sâdhu ventripotent est une contradiction, même si
certains sont très riches en étant à la tête d'ashram dynamique.
Le sâdhu pratique l'ermitage, de préférence dans l'Himalaya, reculé
du monde et proche des dieux. Sa libération de la contingence
physique passe par un mode vie spartiate. Le sâdhu est souvent sec et
musculeux. Il cherche à cantonner ses pulsions sexuelles grâce à
une pratique extrême : la mortification du pénis. Nous
assisterons ainsi à des séances « originales » sur les
bords du Gange, un trident faisant office de troisième jambe.
Séance de mortification acrobatique
L'ascèse
passe aussi par une certaine frugalité. Un sâdhu rencontré nous
parlera des trois C de sa vie : chillum (une pipe), chapati (le
pain indien sous forme de crêpe) et chai (le thé au lait épicé
dont tous les indiens raffolent). La communication avec le divin est
facilitée par la consommation continue, approfondie et systématique
de chanvre indien dont ils sont les plus anciens connaisseurs. Ils ne
le consomment que sous la forme de chillum, sorte de pipe en pierre
ou en bois. Cette pratique leur occasionne de terribles quintes toux
qui résonnent dans le couchant. Elle leur donne aussi ce regard
profond, souvent vitreux, mais toujours puissant. Les sâdhus se
libèrent de leur attachement aux plaisirs, sans pour autant y
renoncer. La nuance est subtile.
Dieu est un fumeur de chillum
Ils
sont l'incarnation du substrat divin sur terre. Leur culture est
orale. L'initiation est un privilège. Elle reste un appel intérieur.
Un homme marié, avec des enfants, peut devenir sâdhu : il les
abandonne alors, sans remord. Ils sont la puissance primitive de
l'hindouisme. Ils ne sont pas dans l'exercice de rituels, qui a
toujours été le monopole des brahmanes : ils sont la source
même de la puissance divine. Rien de moins. Ce sont eux qui
introduisent le sacré dans le Gange. De ce point découle le
privilège qu'ils ont de se baigner en premier lors des grands
rassemblements religieux. Lors des pèlerinages, ils débutent les
cortèges. Aucun homme ne saurait souiller le chemin qu'ils
emploient.
Magnifique coiffe de sâdhu
Ils
sont la création même, surtout si celle-ci début par une
destruction. Ils sont donc la destruction créatrice. Le trident de
Shiva n'est pas loin. Une canadienne croisée dans le campement de la
Kumb-Mela nous racontera qu'elle a assisté à une scène
emblématique. Un indien avait osé voler un portefeuille. Les
disciples d'un sâdhu l'ont rattrapé. Devant la foule, celui-ci n'a
pas hésité à lui fracasser le crâne à coups de pierre. La police
est arrivée. Ils l'ont aidé à balancer le cadavre dans le Gange.
Justice était rendue ! Le sâdhu n'est pas au-dessus des lois,
il est la Loi même. Leurs colères sont terribles et très
redoutées. Nous ne chercherons pas à les provoquer. Un français
croisé à Varanasi nous racontera qu'il y a trois ans à Haridwar,
les sadhus ont refusé de se baigner dans le Gange qu'ils jugeaient
trop sale. On ne peut que partager leur point de vue ! Le
Gouvernement, pour ne pas subir leurs foudres apolliniennes, a été
obligé d'employer les grands moyens pour que cet affront ne se
reproduise pas. Si les sâdhus ne se baignent pas, les millions
d'autres indiens ne pourront pas non plus se baigner.
Sadhu Jain
On
ne peut pas nier le fait qu'un certain nombre de sâdhus ne le sont
devenus que par opportunisme : vie facile grâce la générosité
des autres, oisiveté bien éloignée de la dureté de la société
indienne, libération du système sclérosant des castes. Il y a
autant d’escrocs chez les sâdhus que dans le reste de la société,
inévitable loi des grands nombres. Ils posent alors pour les
touristes, portables à l'oreille et lunettes de soleil sur le nez, un 4x4 les attendant à l'arrière de la tente.
Sâdhu aux lunettes de soleil
La
vérité historique veut que les indiens enrôlés, suite à
l'abolition de l'esclavage, à la Jamaïque, ancienne colonie
anglaise, ont introduit auprès des esclaves d'origine africaine
l'idée de sâdhus qu'ils ignoraient profondément. Ainsi sont nés
les rastas jamaïcains, qui ne sont rien d'autres que des avatars
tropicaux des indéfinissables sâdhus indiens, la musique reggae en
plus.
Sâdhu avec un cobra sur le bras
Les
sâdhus sont aussi appelés affectueusement Baba. Ils donneront leur
nom aux nombreux européens qui depuis les années soixante
bourlinguent sur la route des Indes : les babas cool (qui
signifie tranquille en anglais). Les indiens ne voyant en eux que des
renonçants de la richesse et du progrès de l'Occident. Quand on
connaît la misère indienne, on les comprend !
La bénédiction de Sabine par un Naga Sâdhu
Notre
« chance » lors de notre séjour sera de pouvoir en
côtoyer un grand nombre de près, et notamment les plus étranges
d'entre eux : les naga sâdhus (naga veut dire nu) qui sont, en
tenu d’Ève, recouverts de cendres, la seule chose que l'Homme
laisse sur Terre, après sa mort. Après s’être baignés lors des
grands bains rituels des 10 et 15 février à la Kumbh-Mela, ces
derniers ont rejoint les bords du Gange à Varanasi pour poursuivre
leur pèlerinage. Ils ont installé leurs tentes et attendent le 10
mars, autre jour important de bain.
Tente spontanée de sâdhus
Les
sâdhus ne sont pas encore totalement devenus un folklore, sauf
peut-être pour les occidentaux. Pour autant, ils interrogent les
indiens eux-mêmes qui ne sont avides que de réussites matérielles
et d'acquisition en monnaie sonnante et trébuchante. Ils tranchent
et questionnent.
Sâdhu méditant au bord du Gange
Les
sâdhus ne seraient à eux seuls résumer l'Inde. Cela reviendrait à
assimiler l'identité française à la seule culture de la bovine
camarguaise par exemple, un détail fait modèle. En tout cas, ils
font définitivement partie de l'Inde et de ses mystères.
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