lundi 25 février 2013

Heureux comme un sâdhu

 Sâdhu offrant bénédiction contre offrande

Les sâdhus, les anachorètes indiens, ont toujours fasciné ceux qui les ont approchés. Ils existent depuis plusieurs milliers d'années. Certains annoncent le chiffre de 10.000 ans. Il est acquis qu'il s'agit de la plus ancienne confrérie religieuse du monde, encore existante de manière continue. Leur réputation est légendaire. Déjà Aristote, génial précepteur d'Alexandre le Grand, lui demanda d'en ramener un lors de ses conquêtes au-delà de la Perse. Ce qu'il fit d'ailleurs. Les Grecs les connaissaient sous le nom de gymnosophiste, le sage-marcheur. Tout un programme. Ils leur accordaient une aura mystique exceptionnelle.

Sâdhu aux cheveux libres

Il ne fait partie d'aucun clergé, au mieux d'une confrérie. Un homme peut le devenir à tout âge en renonçant au monde au cours d'une cérémonie où il brûle tout ce qui lui appartient. Il n'est riche que de sa vie, de sa pensée et de son apprentissage. Tous les sâdhus refusent ainsi de se couper les cheveux (ils ont donc des dreadlocks qu'ils nouent en cercle autour de la tête), certains les ongles. Le renoncement peut investir des domaines divers. Certains refusent l'usage de la parole, d'autres, sur la demande de leur gourou, renoncent à une jambe ou à un bras. Sur un ghât de Varanasi, il y a un sâdhu qui proclame ne pas avoir utilisé sa jambe droite depuis dix ans. Sa jambe est nécrosée par l'inactivité. Un autre habite depuis plus de temps encore sur une balançoire au-dessus du sol, son seul monde, renonçant ainsi à sa présence sur le sol terrestre, une forme singulière de stylite en quelque sorte. 

 Ce sâdhu a fait vœu de silence 
mais pas de sourire qu'il arbore en permanence

Un sadhu est censé être un apôtre de l'ascèse physique et spirituelle. Un sâdhu ventripotent est une contradiction, même si certains sont très riches en étant à la tête d'ashram dynamique. Le sâdhu pratique l'ermitage, de préférence dans l'Himalaya, reculé du monde et proche des dieux. Sa libération de la contingence physique passe par un mode vie spartiate. Le sâdhu est souvent sec et musculeux. Il cherche à cantonner ses pulsions sexuelles grâce à une pratique extrême : la mortification du pénis. Nous assisterons ainsi à des séances « originales » sur les bords du Gange, un trident faisant office de troisième jambe.

Séance de mortification acrobatique

L'ascèse passe aussi par une certaine frugalité. Un sâdhu rencontré nous parlera des trois C de sa vie : chillum (une pipe), chapati (le pain indien sous forme de crêpe) et chai (le thé au lait épicé dont tous les indiens raffolent). La communication avec le divin est facilitée par la consommation continue, approfondie et systématique de chanvre indien dont ils sont les plus anciens connaisseurs. Ils ne le consomment que sous la forme de chillum, sorte de pipe en pierre ou en bois. Cette pratique leur occasionne de terribles quintes toux qui résonnent dans le couchant. Elle leur donne aussi ce regard profond, souvent vitreux, mais toujours puissant. Les sâdhus se libèrent de leur attachement aux plaisirs, sans pour autant y renoncer. La nuance est subtile.

 Dieu est un fumeur de chillum

Ils sont l'incarnation du substrat divin sur terre. Leur culture est orale. L'initiation est un privilège. Elle reste un appel intérieur. Un homme marié, avec des enfants, peut devenir sâdhu : il les abandonne alors, sans remord. Ils sont la puissance primitive de l'hindouisme. Ils ne sont pas dans l'exercice de rituels, qui a toujours été le monopole des brahmanes : ils sont la source même de la puissance divine. Rien de moins. Ce sont eux qui introduisent le sacré dans le Gange. De ce point découle le privilège qu'ils ont de se baigner en premier lors des grands rassemblements religieux. Lors des pèlerinages, ils débutent les cortèges. Aucun homme ne saurait souiller le chemin qu'ils emploient. 

 Magnifique coiffe de sâdhu

Ils sont la création même, surtout si celle-ci début par une destruction. Ils sont donc la destruction créatrice. Le trident de Shiva n'est pas loin. Une canadienne croisée dans le campement de la Kumb-Mela nous racontera qu'elle a assisté à une scène emblématique. Un indien avait osé voler un portefeuille. Les disciples d'un sâdhu l'ont rattrapé. Devant la foule, celui-ci n'a pas hésité à lui fracasser le crâne à coups de pierre. La police est arrivée. Ils l'ont aidé à balancer le cadavre dans le Gange. Justice était rendue ! Le sâdhu n'est pas au-dessus des lois, il est la Loi même. Leurs colères sont terribles et très redoutées. Nous ne chercherons pas à les provoquer. Un français croisé à Varanasi nous racontera qu'il y a trois ans à Haridwar, les sadhus ont refusé de se baigner dans le Gange qu'ils jugeaient trop sale. On ne peut que partager leur point de vue ! Le Gouvernement, pour ne pas subir leurs foudres apolliniennes, a été obligé d'employer les grands moyens pour que cet affront ne se reproduise pas. Si les sâdhus ne se baignent pas, les millions d'autres indiens ne pourront pas non plus se baigner. 

 Sadhu Jain

On ne peut pas nier le fait qu'un certain nombre de sâdhus ne le sont devenus que par opportunisme : vie facile grâce la générosité des autres, oisiveté bien éloignée de la dureté de la société indienne, libération du système sclérosant des castes. Il y a autant d’escrocs chez les sâdhus que dans le reste de la société, inévitable loi des grands nombres. Ils posent alors pour les touristes, portables à l'oreille et lunettes de soleil sur le nez, un 4x4 les attendant à l'arrière de la tente.

 Sâdhu aux lunettes de soleil

La vérité historique veut que les indiens enrôlés, suite à l'abolition de l'esclavage, à la Jamaïque, ancienne colonie anglaise, ont introduit auprès des esclaves d'origine africaine l'idée de sâdhus qu'ils ignoraient profondément. Ainsi sont nés les rastas jamaïcains, qui ne sont rien d'autres que des avatars tropicaux des indéfinissables sâdhus indiens, la musique reggae en plus.

 Sâdhu avec un cobra sur le bras

Les sâdhus sont aussi appelés affectueusement Baba. Ils donneront leur nom aux nombreux européens qui depuis les années soixante bourlinguent sur la route des Indes : les babas cool (qui signifie tranquille en anglais). Les indiens ne voyant en eux que des renonçants de la richesse et du progrès de l'Occident. Quand on connaît la misère indienne, on les comprend !

 La bénédiction de Sabine par un Naga Sâdhu

Notre « chance » lors de notre séjour sera de pouvoir en côtoyer un grand nombre de près, et notamment les plus étranges d'entre eux : les naga sâdhus (naga veut dire nu) qui sont, en tenu d’Ève, recouverts de cendres, la seule chose que l'Homme laisse sur Terre, après sa mort. Après s’être baignés lors des grands bains rituels des 10 et 15 février à la Kumbh-Mela, ces derniers ont rejoint les bords du Gange à Varanasi pour poursuivre leur pèlerinage. Ils ont installé leurs tentes et attendent le 10 mars, autre jour important de bain. 

 Tente spontanée de sâdhus

Les sâdhus ne sont pas encore totalement devenus un folklore, sauf peut-être pour les occidentaux. Pour autant, ils interrogent les indiens eux-mêmes qui ne sont avides que de réussites matérielles et d'acquisition en monnaie sonnante et trébuchante. Ils tranchent et questionnent.

 Sâdhu méditant au bord du Gange

Les sâdhus ne seraient à eux seuls résumer l'Inde. Cela reviendrait à assimiler l'identité française à la seule culture de la bovine camarguaise par exemple, un détail fait modèle. En tout cas, ils font définitivement partie de l'Inde et de ses mystères.

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