L'habitude
s'installant, nous avons trouvé notre « balance » à
Auroville. Chaque jour, nous participons à l'expansion de la Nature
en plantant des arbres. Comme nous maîtrisons la technique, nous
sommes même en capacité de leader une team. Quelle montée en
grade !
Nous
utilisons à raison des anglicismes dans nos phrases car c'est un peu
le sabir aurovillien, creuset de cultures européennes mais
d'expression anglophone.
Le
déroulé naturaliste est toujours identique : un trou à creuser à
la barre à mine (c'est vous dire si le sol est dur !), des
feuilles pour la constitution et la protection d'un terrain propice,
un mélange de composte et de terre pour la fertilité et enfin, de
l'eau puisée dans une piscine d'argile à dix minutes de marche.
Chaque seau pèse une vingtaine de kilos. Chaque goutte d'eau se
mérite. La reforestation peut alors commencer. Tous les éléments
sont en place. Nous avons déjà planté une dizaine d'arbres dans un
milieu extrêmement hostile. Les espèces choisies sont endogènes et
retiennent le calcaire. Elles mettront plusieurs années pour
atteindre à peine un mètre. L'activité de reforestation dure de
7h00 à 9h00. Il faut cependant rester modeste ; durant le même
temps, la déforestation va bon train au rythme d'un terrain de
football toutes les heures en Amazonie.
Notre œuvre forestière
Nous
continuons également nos activités aurovilliennes. Une séance de
Yoga du rire nous a permis de nous décontracter les zygomatiques
durant une bonne heure. Nous avons appris à développer toute la
gamme des rires, du silencieux au timide, en passant par l'hystérique
ou celui à gorge déployée... Effet assez saisissant lorsqu'
Aymeric tente d'imiter le rire de la girafe ou celui de l'éléphant !
Une soucoupe volante comme salle de classe
Nous
avons aussi poursuivi nos recherches architecturales. Les surprises
sont en la matière à chaque coin de bosquet. Quelle créativité
ces Aurovilliens ! Les écoles sont plus étonnantes les unes
que les autres. Souvent de formes arrondies, les courbes se font
audacieuses. Elle baignent d'influence seventies où le béton laqué
offre un terrain délicat à nos pieds nus. On aurait aimé rejoindre
une de ces classes où l'apprentissage est ouvert à tous sans
contrainte ni contrôle. Le free learning est effectivement l'un des
credo d'Auroville : c'est l'enfant qui choisit ses matières...
avec plus ou moins de réussite à la clé. Celui qui veut apprendre
(et non l'élève, ce qui supposerait une soumission) retrouve celui
qui souhaite partager ce qu'il sait ou celui qui souhaite orienter
les activités. Rien n'est en soi mauvais pour celui qui fait par
lui-même. Les enfants s'amusent d'un rien et apprennent de la
Nature. Aymeric a animé pendant une matinée un groupe d'écoliers
indiens. Il les a initiés … à la force basque. Morts de rire, les
enfants n'hésitaient pas à se lancer à bride abattue dans
les bras d'Aymeric pour un vol plané au-dessus de ses épaules.
Les
noms poétiques d'Auroville résonnent aussi le long de la plage. Une
installation, la bien nommée Repos, accueille ceux qui en
souhaitent. Quel contraste entre l'allée aurovillienne, propre,
harmonieuse et fleurie, réservée au détenteur du titre de
« guest » aurovillien, et l'entrée « indienne »
où les détritus s'incrustent dans un lacis labyrinthique de ronces.
Nous arrivons sur la plage. Des bungalows sommaires dominent le golfe
du Bengal face à une étendue de sacs plastiques d'où l'on devine à
peine quelques parcelles de sable. Les vagues sont immenses et les
courants dangereux. La baignade n'est pas facile. Nous observons les
courageux baigneurs. La plupart ne sachant pas nager, les plus
téméraires s'émoustillent près du bord pendant que la majorité,
quasi exclusivement masculine, passe leurs journées à observer, en
face à face, les rares naïades occidentales qui osent le bikini en
public ! En Inde, le regard ose tout. Libéré du pur et de
l'impur, il est libre mais toujours insistant et persistant. Nous
n'osons donc pas nous baigner dans cette atmosphère voyeuse. Nous
nous laissons cependant envelopper d'air marin rafraîchissant.
Hutte à côté de l'océan
Auroville
a banni toute monnaie. Il n'y a pas de transaction fiduciaire. Tout
se joue par le biais de l'aurocard (master card ajoute Aymeric). Sans
ce précieux sésame, nous ne pouvons rien acheter. Il faudra toute
notre persévérance pour qu'une long-term volunteer, du doux nom de
Kate, accède enfin à notre requête après plus de dix jours de
démarche (et un coup de gueule quand même). Le plus grand nombre
des volontaires ne l'a d'ailleurs pas, ayant abandonnés leur projet,
découragé par la pesanteur de l'effort. L'aurocard nous permet
alors d'accéder à La Piscine d'Auroville. Endroit bleuté par
excellence, elle offre un cadre idéal pour se rafraîchir de la
chaleur assommante. On se croit dans un décor à la Helmut Newton,
Sabine tenant bien évidemment le rôle de modèle californien !
La
vie sous les tropiques indiens a ses charmes mais aussi ses
lourdeurs. Acheter un billet de train en Inde relève d'une
difficulté comparable à celle de se libérer du samsara (le cycle
des réincarnations). Il nous faudra trois jours pour obtenir nos
billets entre Chennai et Delhi. Le prix est correct : 8 euros
pour 2200 kilomètres. Le trajet dure 35 heures. A la lecture du
billet, nous comprenons que nous avons hérité des couchettes du
milieu. Il s'agit des pires puisqu'elles s'intercalent entre celles
du haut et du bas : elles sont collectives la journée. On devra
donc partager nos places !
A
la Solar Kitchen, Aymeric a été alpagué par un indien pour faire
de la figuration dans un film. Il lui communique un numéro de
téléphone et une adresse internet. Si tout le monde connaît
Bollywood (Mumbai donc), il ne faut pas oublier que Chennai
(ex-Madras) est le centre incontournable de la création
cinématographique tamoule (Kollywood). Le scout recherchait trois
cent figurants ! Malgré toute notre ténacité, nous n'avons
jamais réussi à connaître le lieu de rendez-vous. Dommage, la
pellicule aurait figé notre image à jamais dans une publicité
tamoule. Une prochaine fois peut être !
Yogi Aymeric en début de lévitation
Auroville
a une vie sociale et culturelle dense. Nous avons continué à
bénéficier de ses bienfaits : défilé de mode de l'école de
design (un must), projections variées (Un Robert Bresson et un
documentaire sur Sat Prem, le fidèle de Mother, …), participation
à de nouveaux workshops. Sabine s'est ainsi initiée à la capoeira
pendant deux heures. Elle a réussi, à cause de mouvements de jambes
d'une ampleur irréelle, à craquer deux pantalons coup sur coup. Des
travaux de couture, grâce au petit kit de couture indispensable pour
tout voyageur, ont rétabli leur harmonie.
Nous
cultivons toujours les plaisirs gastronomiques, surtout depuis que
nous avons appris l'existence d'une boulangerie. Nous dévorons les
étales recouvertes de baguettes, croissants et pains au chocolat
avec des yeux d'enfants. Nous décidons alors de réunir les
français pour un dîner à base de pain, pesto et fromages :
gorgonzola, chèvre, et même un fameux « auroblochon »
qui aura en réalité un goût aigre de lait caillé. Nous nous
retrouvons ainsi une dizaine au sommet d'un château d'eau, avec une
vue panoramique sur la forêt environnante. Le soleil se couche
progressivement, prenant des couleurs incandescentes, enflammant
bientôt l'horizon d'où l'on devine au loin les lumières de
Pondichéry.
La grande bouffe en action !
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