Nous
commençons notre journée du dimanche matin par la visite d'une
autre communauté où d'ex-sadhana (déjà trois exclus pour
non-respect de l'interdiction de fumer !) ont trouvé refuge. Il
s'agit du Boudha Garden.
Un rond point original
Nous
prenons ensuite la direction de fertile. Chemin faisant, nous sommes
ralentis par une procession chamarrée, exclusivement masculine,
avançant tambour battant. Le cortège suit une sorte de charrette
ourlée de fleurs. Soudain, il s’arrête et bascule sur la gauche
de la chaussée en direction d'un haut-vent. Nous comprenons. Une
crémation va avoir lieu. Le corps d'une femme, âgée, est porté
jusqu'au bûcher par l'assemblée. Nous restons là quelques minutes
à observer le rituel. Des pétards sont allumés sans arrêt. Des
chants s'élèvent du silence. Un bruit, à réveiller un mort,
étourdit les esprits et les corps. Nous partons lorsqu'un homme,
sans doute le fils de la défunte, tourne autour du corps, une cruche
percée sur l'épaule, rependant autour du lui un lait nourricier.
Nous sommes sous le choc d'apercevoir ce corps inerte offert aux
flammes, nous rappelant la finitude de l'existence humaine. Mais, ne
l'oublions pas car la précision est d'importance. A Auroville, on ne
meurt pas (l'âme ne meurt jamais), « on quitte son corps ».
Tout simplement.
La fertile family au début des seventies
Savoir
que le dénommé Johnny invite toute personne chez lui le dimanche
matin était déjà une première avancée. La deuxième constituera
à trouver l'endroit où il habite ! Nous savons que l'endroit
s'appelle Fertile. Nous sommes armés d'un plan aurovillien qui, dans
sa présentation est plus cosmique que pratique ! Nous
avançons sur le bon chemin. La route se fait maintenant sentier dans
la forêt. Nos indications se terminent. Le hasard nous ferra
rencontrer à cet endroit précis trois français (Gérard, Cathy et
Daniel) qui souhaitent également aller chez Johnny. Nous formons une
méharée. Après avoir hélé une personne passant par là, nous
atterrissons sur le bon embranchement, impossible à trouver par ses
propres moyens. Nous arrivons chez Johnny, l'australien au grand
cœur, la tête enturbannée tel un sadhou des temps immémoriaux. La
forêt est dense à cet endroit. De multiples installations prennent
place dans un joyeux bric-à-brac: des ateliers, une cuisine, une
salle de repos, … Des outils et des objets hétéroclites sont
présents partout. Une vingtaine de personnes est là à discuter et
à manger. Nous sortons notre magnifique pain et notre délicieux
miel pour le partager. L'ambiance est circulaire, sur un pied
d'égalité, chacun existant comme il doit l'être. Johnny n'est pas
là en chef : il rayonne et « diffuse les lumières ».
Les conversations s'enchaînent avec les français rencontrés. Ils
partagent des informations et des points de vue étonnants. Ils
comptent installer à Auroville le premier campement de yourtes. Ils
sont là pour plusieurs mois et sont déjà venus. « Si cela ne
se fait pas, c'est que cela ne devait pas se faire » ;
« L'énergie appelle l'énergie ». Gérard nous explique
le principe du réseau Rainbaw dont il est un fervent promoteur :
ce sont des lieux où l'on s'installe en communauté totalement
librement. Cathy, les yeux pétillants, portant les rastas à plus de
soixante ans, partage avec nous sa passion pour le yoga et la danse
de la vie. Après le décès de son fils dans un accident, elle a
appris à renaître à l'aide d'une nouvelle philosophie de vie.
Une cabane dans un arbre
Sabine
explore les lieux. Elle découvre des cabanes dans les arbres.
Superbes ! Perchées à plus de cinq mètres de haut, une
tyrolienne peut être utilisée pour en redescendre. Apparemment,
malades comme des chiens, les habitants n'ont pas le cœur
suffisamment bien accroché pour l’utiliser. Même si leur état
gastrique le nécessitait impérieusement !!! On explore
également la pompe à eau actionnée par le vent. Elle est très
haute, plus de vingt mètres. Sabine prend son courage à deux mains
(et à deux pieds) et monte jusqu'à une plate-forme qui ouvre une
vue magnifique sur les environs : une canopée verdoyante
s'ouvre alors à ses yeux ! Bel exploit.
Une échelle vers le paradis
L'heure
du départ sonne. Nous avons droit aux joies du Hug de Johnny. Il est
fabuleux, un geste plein de générosité, de force et de respect. Il
vaut tout l'or du monde ! Merci Johnny pour ce que tu es. Nous
tentons de rejoindre la maison de Patrick nichée dans la forêt. Une
nouvelle aventure commence. Nous demandons notre chemin à un motard
croisé. Il nous indique la direction ; il est français et nous
invite déjà à boire le thé. Incroyable hospitalité
aurovilienne ! Arrivés chez Patrick, nous apprenons que
malheureusement, il n'est pas chez lui.
Arrivée chez Gilles
Nous
décidons donc de retrouver Gilles, le français croisé à
l'instant. Il nous accueille chez lui, dans une maison construite en
caissons, faite de bouse de vache et de sable. Deux hamacs trônent à
l'extérieur constituant sa « principale pièce de vie ».
Tout est calme et volupté ; le temps semble s'être arrêté.
Son hospitalité est un cadeau. Il nous offre un thé à la menthe et
engage la conversation. Il nous raconte son arrivée aurovilienne (il
est là depuis deux ans) et les dessous de la vie sociale et de son
organisation. Nous en apprenons plus sur les coulisses (pas toujours
roses). Il nous explique les secrets de son installation :
marseillais, travaillant à l'université, il a appris presque par
hasard l'existence de cette cité idéale. Avec ses deux enfants et
sa femme, il décide de tenter l'expérience, abandonnant tout sur
place pour une nouvelle vie. Après sept mois de « guest »
et un an d'essai sans compter les aller-retours en France pour
accomplir les formalités de visas, il est désormais pleinement
aurovillien. Mais, il aura, dans ce parcours initiatique, laissé
quelques plumes, sa femme étant partie en compagnie d'un ancien
d'Auroville, « le concierge » comme il l'appelle. Il nous
apprend que soixante dix pour cent des couples ne résiste pas à
l'expérience d'Auroville, la nature profonde de chacun refaisant
surface.
Accaparé
par son récit, nous ne repartons que la nuit tombée. Les phares de
notre moped (la mobylette) ont « quitté leurs corps ».
Heureusement, cette nuit de pleine lune nous aide à naviguer entre
les venelles arborées. Avec les français rencontrés, nous dînons
à la Terrace de la Solar Kitchen. L'atmosphère est à la quiétude.
Nous vivons nos derniers jours à Auroville après avoir connu une de
nos meilleurs journées. Nous enfourchons notre fidèle destrier,
toujours sans lumière et entamons une ballade au clair de lune, le
corps et l'esprit apaisés par la chaleur du soir. A Auroville, le
bonheur n'est pas une idée neuve … c'est juste un art de vivre.
Le
lendemain, nous reprenons nos travaux de « forçats » à
Sadhana. Nous souhaitons profiter de la journée qui vient pour
tenter de nouveau de voire Patrick. Aymeric profite du début
d'après-midi pour aller boire une chai (thé indien) avec la moped.
Mal lui en prend. La malchance joue en sa faveur. Un caillou vient se
caler dans la chaîne. La moped s'arrête, stoppée nette, la roue
arrière bloquée. Sous un soleil de midi, il est obligé de porter
l'engin sur un kilomètre, la rage au ventre. En sueur, il arrive à
Shadana. Il appelle le contact chargé de réparer le bicycle. Deux
heures et quatre appels de relance plus tard, la sentence tombe :
la moped a, elle aussi, quitté son corps. Il en est fini de nos
aventures près du Matrimandir. Nous décidons de rejoindre
Pondichéry, amers. Nous faisons nos adieux à la communauté et nous
tournons, une larme à l’œil, la page aurovillienne de notre
périple.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire