La
première semaine dans ce nouvel univers n'est pas des plus simples.
Pour des urbains comme nous, ronds de cuir de surcroît, tout est à
réapprendre, en commençant pas les gestes les plus basiques :
se lever et se coucher avec le soleil, pas de lumière permanente,
aller aux toilettes, se laver les mains, manger, dormir, partager un
repas, parler anglais... Les codes sont à intégrer rapidement pour
éviter tout faux pas. Les gardiens de la bonne doctrine veillent. Si
certaines règles sont enfreintes (fumer par exemple), le fautif
risque une exclusion de six mois de la communauté. Le retour à la
pureté a parfois le goût d'une Terreur à la Robespierre. Nous
savons pas encore si la délation est encouragée ! Aymeric est
au garde à vous.
Au
niveau de la répartition des tâches , le volontariat est de
mise, en principe. Mais, les derniers arrivés sont toujours les
moins bien lotis. Ainsi, Sabine a la chance d'hériter de la tâche :
«to fix the toilet », c'est-à-dire transporter des kilos
d'excréments et les recouvrir de compost, tandis qu'Aymeric est
chargé de réparer le système des eaux usées.
La
philosophie basée sur une communauté d'égaux est en réalité plus
triviale. Différents profils individuels se dégagent où des
rapports de pouvoirs et de délégation s'installent. Une prime est
donnée aux plus anciens, ceux qui ont l'expérience. Le travail
physique est éreintant :près 6 h de dur labeur à porter,
creuser, laver sous le regard de volontaires référents et sous un
soleil agressif, 30°C a minima. Pourtant, c'est l'hiver nous a t'on
dit. Nous finissons les matinées cassés en deux et tombons de
fatigue sur les coups de 20h, sachant que les chants indiens vont
nous réveiller dès les deux heures du matin. Ils annoncent la fête
à venir de Pongal. Si les dieux doivent entendre les suppliques de
leurs fidèles, ceux-ci doivent bien faire le plus de bruit possible
… même pendant la nuit.
Au
départ, tellement déboussolés par ce mode de vie que nous
assimilions à un camp de travail, nous n'avions qu'un désir, partir
au plus vite. Puis, les journées se sont peu à peu ponctuées de
rencontres humaines et de découvertes passionnantes.
Les
personnalités présentes sont dignes d'une arche de Noé
post-moderne. Tout d'abord, la famille qui a fondé la communauté,
fortement influencée par la tradition kibboutz, est israélienne.
Ils ont deux enfants et sont installés depuis 9 ans sur cette
parcelle perdue. Une communauté israélienne influente prend place
dans le système. Une majorité d'anglo-saxons sont présents,
surtout américains et canadiens. Ils sont plutôt jeunes dans leur
ensemble et emprunts d'un idéalisme juvénile généreux. La
communauté française pèse également de tout son poids : elle
compte une quinzaine de représentants. Des lycéens français sont
d'ailleurs présents avec leur deux professeurs, Laure et Vincent.
Ils ont eux-même réussi à financer leur projet et font parti d'une
école alternative destinés aux enfants en rupture avec le milieu
scolaire traditionnel. Ainsi, ils bénéficient d'une grande
autonomie, ayant pour la plupart un appartement et les classes ne
comptent guère plus d'une vingtaine de membres. Une preuve que le
mammouth à la française peut faire preuve de souplesse et
d'imagination. Un héritage dans le sillage de mai 68. Tous les
continents sont présents ou presque : des indiens, des
asiatiques, des australiens et la plus part des pays européens.
Très
rapidement, nous sympathisons avec les quelques français présents
et, tout spécialement Alain, qui s'est lancé dans un tour du monde
à vélo. Déjà six mois à son actif, il a traversé la Hongrie,
Croatie, Serbie, Grèce, Turquie, pour arriver en Inde. Un vrai
mahatma cet Alain !
Les
profils vont des bénévoles sur-investis, entièrement acquis à la
cause, dont le projet de vie est de s'installer ici. Un bébé est
d'ailleurs né pendant notre séjour, accouchement naturel 100 %
garanti ! Un couple de belge projette également de s'y
installer avec leurs deux enfants. Les « toujours
partants », collectionnent les tâches telles des trophées. Ce
sont les premiers à répondre à l'appel des volontaires ayant un
sens aigu du collectif. Il y a aussi ceux qui participent sans
s'épuiser, à chaque jour suffisant sa peine. Les malades
s’enchaînent et se relaient. Ceux-ci ont un statut spécial,
exonérés de tâches, nourris de riz à l'eau et bénéficiant d'un
garde-malade destiné à prendre soin d'eux (le « body »).
Il y a, enfin, les free-riders pesant de tout leur poids sur la
communauté sans trop y contribuer.
Une
expérience au final à l'image de la vie et de l'Histoire. Le plus
dur n'est pas de poser les règles les plus généreuses qui soient.
Le plus important est de leur donner vie, sens et corps au quotidien.
Une révolution qui suppose une multitude de petites révolutions
dans ses habitudes de vie.
Ne
change pas le monde qui veut.
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